The Watchmen : on n’a pas besoin de super-héros

Publié Par Contrepoints, le dans Culture, Lecture

The Watchmen d’Alan Moore est une stimulante dénonciation du pouvoir absolu.

Par Franklin Harris, depuis l’Alabama, États-Unis.

On peut dire qu’une œuvre de fiction est un classique à partir du moment où son impact sur l’imaginaire reste toujours aussi fort un quart de siècle après sa diffusion.

Depuis sa publication dans le milieu des années 1980, The Watchmen est devenu le symbole d’un art populaire transcendant ses origines. Ayant reçu des honneurs généralement réservés à littérature classique, The Watchmen est la raison pour laquelle on ne parle plus de bande dessinée mais de roman graphique. Il a donné naissance à de nombreux articles de presse aux titres malheureux comme « Bam Pow ! Les comics ne sont plus réservés aux enfants ». Il a changé l’esthétique des BD de super-héros, à la fois pour le meilleur et pour le pire. En 2009, il a inspiré un film qui a laissé perplexe un public venu voir un nouveau The Dark Knight ou Iron-Man.

Lorsqu’Iron-Man et The Dark Knight traitent des problèmes de pouvoir et de corruption, ils se placent toujours du coté de leur héros. Les super-héros, tels que ces films nous les présentent, sont une bonne chose. The Watchmen, cependant, en vient à une conclusion tout autre. Au mieux, ses héros costumés sont incapables de faire le bien et, au pire, ils rendent le monde plus dangereux qu’il ne l’est. Si, comme Lord Acton l’a dit, le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument, alors l’existence de surhommes aux pouvoirs quasi-divins n’est pas forcément une bonne chose. À l’image d’un État fort et centralisé capable de dominer un État local, ou d’une présidence impérialiste qui subtilise les pouvoirs appartenant au Congrès, les super-héros inquiètent les structures de pouvoir existantes. « Who watches the Watchmen ? » est une question sans réponse évidente.

Il est donc peu surprenant que les anti-étatistes s’en emparent pour l’inclure dans le canon artistique du libertarianisme, au même titre que les œuvres d’Ayn Rand, de Robert Heinlein ou que la série culte des années 1960, Le Prisonnier.

Le roman graphique, écrit par Alan Moore et illustré par Dave Gibbons, se situe en 1985, à une époque alternative où l’existence des super-héros a transformé les États-Unis en dictature. Après avoir abrogé le 22e amendement, le président Richard Nixon en est à son cinquième mandat, et la corruption endémique gangrène la société. Tandis que les gangs terrorisent la population, les États-Unis et l’Union soviétique se dirigent inexorablement vers un anéantissement nucléaire.

Le point de divergence entre notre 1985 et celui de la fiction est l’existence du Dr. Manhattan, seul personnage à posséder des capacités surhumaines. Avec son aide, les USA gagnent la guerre du Vietnam, une victoire dont profite Nixon pour devenir président à vie. Les soviétiques, quant à eux, considèrent le Dr. Manhattan comme une menace si importante qu’ils sont prêts à déclencher une guerre nucléaire pour échapper à la domination US.

Pour faire court : le Dr. Manhattan change tout ! Comme l’observe l’un des personnages : « Avec un véritable Dieu à leur coté, nos dirigeants sont devenus intoxiqués par le parfum grisant de la toute-puissance par association, sans se rendre compte combien sa simple existence à déformé la vie de toutes les créatures vivantes sur la surface de cette planète. »

Le Dr Manhattan est l’incarnation du pouvoir amoral. À la suite de l’accident auquel il doit ses capacités surhumaines, il a progressivement perdu son humanité. Le temps, pour lui, n’a aucun sens car il peut voir le passé, le présent et le futur, simultanément. Et donc, la mort n’a plus aucune signification. Par conséquent, il est l’instrument parfait pour les politiciens qui cherchent à l’exploiter.

Le gouvernement US maintient un monopole sur les super-héros. Une loi interdit les aventuriers costumés d’exercer, à l’exception de ceux qui travaillent pour l’État (soit le Dr Manhattan et le Comédien, plus agressif et immoral). Le seul combattant du crime masqué travaillant dans l’illégalité est Rorschach.

De tous les personnages de The Watchmen, Rorschach est le plus proche des libertariens, bien que le portrait qu’en dresse Moore ne soit pas vraiment flatteur. Rorschach est brutal, malodorant et surtout psychotique. Pour ce personnage, Moore s’est inspiré de La Question et de Mr. A, deux personnages de l’objectiviste Steve Ditko, le co-créateur de Spider-Man et du Dr Strange. En dépit de son anti-autoritarisme, Alan Moore est un homme politiquement à gauche et son Rorschach est une critique pas très subtile du libertarianisme « de droite » de Ditko

Rorschach a cependant des qualités derrière sa psychose. Il croit en la vérité et la justice, et ne fait aucun compromis dans leur recherche. C’est pourquoi il continue de travailler en dehors de la légalité, même après la criminalisation des héros costumés. Que Moore le veuille ou non, il est le centre moral de Watchmen, et séduit les lecteurs – et pas seulement les libertariens. Rorschach est peut-être fou, mais il se tient à ses principes, même face à la mort.

Tandis qu’Alan Moore captivait l’imagination des lecteurs avec son personnage de Rorschach en 1986, Frank Miller faisait de même et pour des raisons similaires avec sa vision personnelle d’un des piliers des comics.

Publié au même moment que The Watchmen, The Dark Knight Returns traite des mêmes thèmes et n’en est pas moins influent. Il met en scène un Batman d’âge mûr au lieu de Rorschach, dans le rôle de l’individualiste sans compromis, et Superman en tant que larbin du gouvernement, à la place du Dr Manhattan. À part le ton sombre des deux œuvres, leurs points communs s’arrêtent là. Pour Moore, la seule solution au problème du Dr Manhattan est que ce dernier quitte la terre, abandonnant l’humanité à son destin. Par contre, Miller a foi dans les super-héros, tant qu’il s’agit de bons super-héros.

Le Batman de Miller est quasiment un anarchiste libertarien, un génie qui, comme les personnages d’Ayn Rand, utilise son cerveau pour contrecarrer la force physique brutale de Superman et de l’État. Le Batman de Miller (un homme ordinaire prêt à résister face à un pouvoir omnipotent) a inspiré tout le monde, des libertariens aux fanboys de comics politiquement amorphes, jusqu’aux auteurs suivants.

Les thèmes randiens sont bien plus explicites dans The Dark Knight Strikes Again. Dans cette suite, Miller présente La Question de Steve Ditko comme une sorte de porte-parole de l’objectivisme. La différence avec l’œuvre de Ditko est que la version de Miller dit : « Je ne suis pas un admirateur d’Ayn Rand ! Elle n’est pas allée assez loin ! ».

Mais les anti-étatistes peuvent-ils croire en un super-héros libertarien ?

La description de Batman post-Miller tire nombres de sonnettes d’alarme. Tout comme le Batman de Miller avait préparé un plan de réserve pour faire tomber Superman, celui des comics plus récent a conçu des plans pour pouvoir se mesurer à n’importe quel super-héros au cas où celui-ci tournerait mal. Malheureusement, ces plans sont tombés dans de mauvaises mains avec à chaque fois des résultats désastreux. Par exemple, dans la série Countdown, Batman conçoit le Brother Eye, une intelligence artificielle destinée à surveiller tous les personnages aux super-pouvoirs de la Terre, qu’ils soient bons ou mauvais. Avec une telle référence orwellienne, les choses ne pouvaient que mal se finir : une agence gouvernementale secrète prend le contrôle de l’IA pour satisfaire ses propres objectifs.

Lorsqu’une nouvelle génération de scénaristes reprend les idées que Moore et Miller ont exploré les premiers, il semble qu’il y ait besoin d’une critique des super-héros, même des libertariens. En somme, mêmes les super-héros agissants sans l’aval du gouvernement, pour préserver leur indépendance et leur intégrité, rencontrent ce genre de problème car ils assurent une fonction de maintien de l’ordre. Ils seront toujours des annexes de l’État.

Le cross-over Civil War paru en 2007 chez Marvel, illustre bien ce point. Après un combat au cours duquel une équipe de jeunes super-héros tue accidentellement 600 civils, les dirigeants politiques de l’univers de fiction de Marvel décident d’imiter Watchmen. Ils font voter une loi interdisant tous les héros costumés à l’exception de ceux ayant accepté de se faire recenser et de travailler pour l’État fédéral. La Loi de recensement des Surhommes divise la communauté des super-héros avec, d’un coté, Iron-Man et les pro-recensements et, de l’autre, les anti-recensements emmenés par Captain America.

Bien que ça ne soit jamais dit de façon explicite, les pro-recensements ont des raisons valables. Qu’est-ce qu’un super héros si ce n’est un agent des forces de l’ordre agissant en dehors de la légalité sans rendre de compte à personne ? Les super-héros n’ont pas de mandat de perquisition, ils ne disent pas leurs droits aux suspects. S’ils merdent, ils n’encourent aucune sanction disciplinaire. Et il est quasiment impossible pour des personnes lésées de les poursuivre en justice pour leur faute. Essayez de citer Hulk à comparaitre devant un tribunal… Pour faire court, les problèmes de bavures policières sont démesurés quand il s’agit de super-héros. Ils se situent en dehors de l’État de droit.

Contre ces possibilités, la Loi de recensement des Surhommes semble un moindre mal du point de vue libertarien. Bien sûr, un moindre mal reste un mal. Toute loi pouvant être violée finira par être violée. Dans notre monde, les républicains votent constamment des lois dont ils savent que les démocrates ne les appliqueront jamais et vice versa. Chaque parti politique, lorsqu’il est dans l’opposition, se lamente du fait que le parti majoritaire capte le pouvoir de l’État. Pourtant, lorsqu’il revient au pouvoir, il n’abroge jamais les lois imposées par le parti adverse.

Dans l’univers Marvel, Iron Man se trouve en ce moment du mauvais coté. Il est obligé de fuir car il est recherché pour des crimes qu’il n’a pas commis. Au même moment, le diabolique Green Goblin, Norman Osborn de son vrai nom, est devenu le leader de l’effort de recensement de l’État. S’il y a une consolation, c’est qu’Iron Man aura surement retenu la leçon.

Malgré leurs efforts, aucun des scénaristes de comics n’a apporté de réponse à la critique de Moore du pouvoir des super-héros. La solution de Moore n’est pas vraiment propice à l’écriture suivie de comics de super-héros. Le Dr Manhattan fait ses valises et quitte notre galaxie, fin de l’histoire. Quand tout le reste a échoué, Moore opte pour l’abolition, chose qu’attendrait tout anarchiste, qu’il soit de gauche ou anarcho-capitaliste.

Peut-être est-ce pourquoi The Watchmen conserve son aura chez les libertariens, en dépit de l’antipathie de Moore pour les idées libertariennes. Contrairement à Miller, Ditko ou d’autres nous présentant des super-héros libertariens idéalisés pouvant voler et sauver le monde, Moore nous offre une approche plus radicale mais plus réaliste. Son héros-devenu-méchant, Ozymandias, est nommé ainsi pour évoquer l’image de l’idole brisée du poème éponyme de Percy Bysshe Shelley. Essentiellement, Moore nous dit ne pas avoir foi en des idoles, mêmes si elles portent des collants en lycra.

Le film Watchmen ainsi que l’intérêt renouvelé pour le roman graphique ne pouvaient pas mieux tomber. Plusieurs dessinateurs de comics ont pris le parti d’illustrer le président Barack Obama de façon super-héroïque comme la peinture d’Alex Ross montrant le président prenant une pose à la Superman ou ce numéro d’Amazing Spider-Man dans lequel le héros sauve le président d’un complot. D’ailleurs, Barack Obama semble heureux de jouer de cette image héroïque, comme cette photo sur laquelle il prend la pose devant la statue de Superman à Metropolis dans l’Illinois.

Quelle que soit votre couleur politique, si vous avez compris le message des Watchmen, des images comme celle-là ne devrait pas manquer de vous inquiéter.


Sur le web.
Traduction : Cyril C. pour Contrepoints.

 

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  1. C’est difficile de faire des généralités, mais à mon avis les politiques qui prennent la posture de héros, c’est assez fréquent, ne sont pas dupes pour autant. Il me semble qu’il s’agit d’un des travers actuels de notre démocratie médiatique. Dans leurs campagnes les politiques sont obligés de faire avec les références culturelles et les imaginaires plus ou moins communs des électeurs. Le souci c’est que les images des héros les plus populaires sont assez simplistes : la droiture à la limite de la bêtise, l’intelligence du cœur, l’intransigeance à la limite de l’autisme… la revisite des super-héros dépeinte dans cet article me semble être une bonne chose pour essayer de faire revenir le lecteur-spectateur dans une réflexion sur son propre rôle et la nécessité de négocier le monde avec les autres. Je me demande néanmoins si cela va perdurer : j’ai l’impression que le divertissement de masse est reparti dans ses travers (de ce que j’ai vu de Expandables, des Avengers, Transformers et autres), mais je n’y connais pas grand choses.

  2. Deux petites choses qui m’étonnent : d’une, Rorschach est un anticommuniste (il le dit dès sa première apparition), ce qui va de pair avec le fait que Moore soit anarchiste. Et de deux, dans Civil War, Captain America fait un monologue expliquant pourquoi il refuse le recensement, et ses paroles feraient echo à n’importe quel libertarien. Les super-héros sont imparfaits, mais ils combattent en vertu d’une sorte de droit naturel héroïsé, c’est pour ça que le fait de les recenser paraît rassurant au premier abord, mais ça leur donne surtout un mandat pour mal agir (vu qu’ils se subordonnent à un droit positif émanant d’un gouvernement despotique). Les bons héros dans Civil War, ceux avec de véritables idéaux sont tous anti-recensement.

    Mais sinon l’article est très intéressant.