Le printemps arabe arrive au Koweit

Publié Par Libre Afrique, le dans Asie, Moyen Orient

Le Koweït fait face aujourd’hui à des conflits politiques internes croissants.

Par Doug Bandow (*), depuis les États-Unis.
Publié en collaboration avec Libre Afrique.

À peine plus gros qu’un timbre-poste sur la carte du golfe persique, le Koweït bénéficie d’une position stratégique privilégiée et représente un modèle libéral pour les autres pays du Golfe. Il fait cependant face aujourd’hui à des conflits politiques internes croissants.

Bien qu’étant une monarchie islamique, le Koweït dispose du plus ancien parlement élu du Golfe, ainsi que les médias les plus libres, et la plus grande liberté religieuse. Mais la politique y est devenue particulièrement déplaisante.

L’Assemblée nationale élue en 2009 a acquis une mauvaise réputation. De nouvelles élections ont eu lieu en février, générant une forte opposition et une majorité islamiste. Un bloc parlementaire islamiste a fait pression pour faire de la charia la source de toute loi, sanctionner le blasphème de peine de mort et bloquer toute nouvelle église chrétienne. L’émir a dit non aux trois mesures.

En juin, la Cour constitutionnelle a rétabli la précédente législature, pour des raisons techniques. Les anciens députés n’étaient pas plus populaires qu’avant et en Octobre l’émir a dissout le corps en bonne et due forme. L’émir a changé le système de vote « pour préserver l’unité nationale », a-t-il expliqué, mais sa décision a été critiquée pour être à la fois injuste et inconstitutionnelle. Les manifestations publiques ont émergé, suivies d’un boycott électoral.

Le vote proprement dit s’est bien passé. Une délégation internationale a conclu que le processus électoral était « très bon en général », avec le respect de la confidentialité lors du vote et la transparence dans le fonctionnement.

Le taux de participation était en baisse, mais semblait encore respectable à 40,3%. Lors d’une tournée des bureaux de vote à l’occasion de ma récente visite, j’ai rencontré des partisans des candidats de petites tribus, ainsi que de la minorité chiite, qui croyaient avoir enfin eu l’occasion de gagner.

Mais la légitimité du processus a été vivement contestée. Pour l’ancien député Saad Bin-Tefla, le gouvernement a « triché sur le vote », et la participation n’aurait été que de 33% maximum. Pire encore, il fait valoir que comme moins de voix étaient nécessaires pour élire quelqu’un, il était facile d’acheter des sièges.

Le boycott a rallié tribus, jeunes, islamistes, libéraux et opposition. Le politologue libéral Shafeeq Ghabra a déclaré : « la quasi-totalité des forces politiques ont boycotté le scrutin ». Bin-Tefla m’a confié que « cela va dégénérer. Je sais que cela ne va pas s’arrêter ». Les manifestations ont continué après le vote.

Ghabra m’a dit que le Koweït était à un « carrefour politique, qu’il pouvait se diriger vers une plus grande démocratisation ». Le gouvernement est conscient des attentes accrues du public. Le sous-secrétaire de l’information Salman Sabah al-Salem al-Sabah al-Homoud a déclaré : « Le grand défi est de convaincre les gens que le nouveau gouvernement exécutera son programme ».

Cependant, la plupart des gens semblent vouloir davantage qu’un statu quo amélioré. L’ancien député Fayçal al-Muslim a exigé un premier ministre élu, des tribunaux totalement indépendants, et la transparence financière pour les fonctionnaires de l’État et les députés. La question fondamentale, a fait valoir Ghabra, est un « gouvernement élu par le peuple ».

Néanmoins, les dirigeants de l’opposition ont souligné leur attachement à l’émir. Le député de longue date Mousallam al-Barrak m’a expliqué : « nous voulons avoir un gouvernement élu. Cela ne veut pas dire que nous sommes contre le régime ».

La force motrice derrière les manifestations est le mouvement de la jeunesse. Chiffre incroyable : 70% de la population a moins de 29 ans. Les jeunes avec qui j’ai parlé variaient dans leurs opinions, mais en général se sont montrés sceptiques du gouvernement.

Tout le monde a du mal à y voir clair. L’émir a convoqué la nouvelle Assemblée en session et le sous-secrétaire al-Homoud al-Sabah, a préconisé qu’« après cette élection nous devrons joindre nos mains et regarder vers l’avenir ». Mais l’opposition est inflexible.

La Cour constitutionnelle pourrait annuler l’amendement électoral de l’émir, une décision que ce dernier s’est engagé à respecter. Les manifestations pourraient forcer le gouvernement à faire marche arrière, mais constituent le plus grand risque de violence et de conflit.

La troisième possibilité, selon al-Muslim, est « la voie politique » menée par les députés de l’opposition. Il a prédit un renversement du gouvernement, étant donné que « lors de  nombreuses décennies les Koweïtiens ont protesté contre le leadership et ont toujours gagné ».

Plus la controverse persiste plus elle est susceptible de porter atteinte à la monarchie. Pour Ghabra, « le système hiérarchique est tombé en panne ». Al-Muslim a reconnu qu’il n’y avait « pas de leadership, pas de contrôle » sur les manifestants et a prédit qu’« il y aura des affrontements avec les gens ». Si un manifestant est tué, cela pourrait donner lieu à une explosion populaire.

Une autre préoccupation, au moins pour un observateur extérieur, concerne la décision des libéraux de s’allier aux islamistes. Un étudiant organisateur, Khaled al-Fadhala, a déclaré au Financial Times : « Celui qui apportera ce changement, les jeunes veulent. Je ne m’inquiète pas s’ils sont islamistes, Frères musulmans, chiites… tant qu’ils gagnent une élection démocratique ». Mais si le résultat conduit à moins de liberté ? Comme avec un parlement déterminé à tuer les blasphémateurs et les églises proches.

« Seul Dieu sait où vont les choses », a déclaré Ben-Tefla. En fin de compte les Koweïtiens pourraient se rapprocher d’une situation avec un gouvernement élu par le peuple. Malheureusement, l’expérience montre que cela pourrait ne pas les rendre plus libres.


Sur le web.
Article paru originellement en anglais dans le Korea Times et sur le site du Cato Institute.

(*) Doug Bandow est ancien assistant spécial du président Reagan et analyste au Cato Institute à Washington DC. Le 2 janvier 2013.

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  1. C’est plus des luttes d’influence. Par exemple entres clans, ou entre génération sortante et « jeunes turcs ». La question centrale étant la répartition de la manne des hydrocarbures.

    Notons que le Koweit est depuis longtemps la monarchie du Golfe où la contestation a le plus de liberté de ton. Le parlement y est relativement représentatif, et il s’oppose très souvent au souverain. On peut penser en particulier à la question d’ouvrir les champs de pétroles aux investisseurs étrangers: régulièrement, le souverain dit d’accord pour une ouverture (très minime), et à chaque fois que les occidentaux ont vu leur espoirs monter, le parlement a refusé et ça ne s’est pas fait.