Fiscal cliff : un mal pour un plus grand bien ?

Publié Par Contrepoints, le dans Amérique du Nord

Agir fortement sur la dépense publique est une nécessité pour les États-Unis, le fiscal cliff est un mal nécessaire.

Par Filibert.

En l’absence d’accord, entre les membres du Congrès, et avec le président Obama qui peut bloquer les lois votés par son veto, des mesures « automatiques » de redressement des finances publiques entreront en vigueur le 2 janvier 2013 aux États-Unis. Les élus américains, se sachant déraisonnables, avaient en effet décidé en 2011 d’associer ce mécanisme à leur gabegie de déficit de court terme : le but était de se faire réélire en novembre 2012 par des impôts faibles et dépenses élevées, tout en respectant une contrainte légale pesant sur eux leur interdisant de voter une loi augmentant le déficit de manière permanente.

Si on l’analyse en détail, cet assainissement des finances publiques est somme toute modeste ; les journalistes évoquent un fiscal cliff, mais l’ensemble tient davantage de la colline ou la dune que d’une falaise. En effet, il ne ramènera que lentement vers l’équilibre budgétaire, le déficit public étant réduit progressivement, jusqu’à -0,5% en 2018 (selon les projections du Congressional Budget Office (CBO)). Le déficit de l’année fiscale 2013 sera alors de 600 milliards de dollars (Md$), montant considérable, contre 1030 Md$ sans ces mesures (cette prévision du CBO tient compte de la moindre croissance à court terme provoquée par les mesures). On s’éloignerait du déficit incroyable de 1 400 Md$ en 2009, mais sans redescendre au niveau de déficit d’avant la crise (250 Md$).

Au sein de cette réduction d’environ 430 Md$, 300 Md$ viendraient d’une augmentation des impôts, dont principalement l’impôt fédéral sur le revenu, en particulier pour les plus aisés. Cet impôt est déjà progressif : le taux marginal est de 25% sur le quintile supérieur de revenus (c’est-à-dire les 20% de foyers ayant les revenus les plus élevés) et passerait à 30%, et à l’autre extrémité il passerait à 5% sur les  foyers du quintile inférieur des revenus contre 1% aujourd’hui (une bonne partie de ces 20% de foyers aux plus faibles revenus ne payant aucun impôt sur le revenu). Ces augmentations du taux marginal tendront à décourager l’effort, puisqu’il devient financièrement moins rentable.

Ce fiscal cliff augmentera également les cotisations sociales jusqu’à leur niveau pré-crise ; des subventions aux éoliennes expireront. Les vraies réductions de dépense publique seront de 100 Md$ seulement, dont 50% des dépenses militaires. Au vu de la forte augmentation des dépenses fédérales depuis 2008, un plan plus ambitieux en termes de réduction des dépenses aurait été largement préférable, d’autant plus que les études les plus robustes, par exemple d’Alberto Alesina, montrent qu’elles permettent plus sûrement de réduire le déficit et de favoriser la croissance que des hausses d’impôt.

Malgré ces hausses d’impôt, faut-il être favorable à ce fiscal cliff ? Une des principales leçons de la science économique est qu’il ne doit pas y avoir de « free lunch », c’est-à-dire de repas gratuit dont l’addition serait payée par d’autres, en l’occurrence par les enfants et petits-enfants des électeurs. Les Américains doivent découvrir le coût déraisonnable que représente aujourd’hui l’État fédéral : pour cela, un impôt douloureux comme l’impôt sur le revenu est un bon moyen (plutôt qu’une taxe sur la consommation, que les citoyens ont toujours moins l’impression de payer). Correctement « informés », les électeurs décideront alors dans les années à venir s’ils veulent conserver ce format ou s’ils préfèrent que les dépenses publiques fédérales, de 22,4% du PIB [1] en 2013 même en tenant compte du fiscal cliff reviennent jusqu’à leur valeur moyenne de 20% pré-crise voire même en-dessous. Moralement, il semble également évident qu’une génération doit payer les dépenses dont elle profite.

Macroéconomique, le fiscal cliff engendrera une réduction du PIB à court terme, par deux canaux : une moindre consommation des ménages à court terme en raison des hausses d’impôt, et un second effet via la réduction des dépenses publiques. Une réduction des dépenses publiques réduit le PIB mécaniquement, car la comptabilité nationale considère par définition que les dépenses publiques doivent être comptées dans leur PIB à leur coûts de production (en payant 20 euros un fonctionnaire pour creuser puis reboucher un trou, le PIB augmente de 20 euros !). Ainsi, toute une partie de ce qui est compté comme « PIB » est aujourd’hui factice, comme le soulignent les analyses de l’école autrichienne d’économie. À titre d’illustration, qui aujourd’hui en France serait prêt à payer volontairement 17.000 euros pour les prestations que lui apportent les administrations publiques ?

Ce dispositif, en dépit de sa contrepartie négative sur la croissance à court terme, semble donc nécessaire. En raison du déséquilibre du budget de l’État, la consommation des ménages a été jusqu’ici sur une trajectoire insoutenable, trop élevée au regard de ce que Milton Friedman a appelé leur revenu permanent ; cette mesure ne fait que rapprocher l’impact financier de l’État sur les ménages de son niveau permanent de long terme (il est en effet impossible de financer durablement sa dette publique par de la nouvelle dette). Elle permet en outre de restaurer la visibilité des agents économiques sur le futur des finances publiques. Car ce qui paralyse l’économie américaine depuis maintenant 5 ans, c’est l’incertitude ! Incertitude sur les choix que prendront les hommes au pouvoir : apurement des dettes par une inflation massive ? Ou par une augmentation des impôts ? Une réduction des retraites ? Ou une réduction des dépenses publiques ? Chacun, nous modifierions notre comportement aujourd’hui si nous connaissions à l’avance ce choix : je ne me lancerai pas dans une carrière de médecin ou de cadre scientifique en France si je sais que les taux d’imposition vont exploser, j’épargnerai différemment si je pense que l’inflation arrive.

Repousser le problème d’un an ou deux ne fera qu’augmenter l’ampleur de l’effort qu’il faudra faire de toute façon. Grâce au fiscal cliff, la dette publique sera moins élevée, et  par conséquent les charges d’intérêt et les futurs impôts : les ménages vont pouvoir mieux prévoir leur comportement sur le long terme et pourront augmenter leur niveau de consommation, durablement cette fois-ci !


Note :

  1. Les dépenses des États ne sont pas prises en compte ici.

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