Émotions et raison !

Publié Par Philippe P., le dans Sujets de société

L’émotion est un inducteur puissant d’humeur et le piège utilisé par tous les escrocs du monde.

Par Philippe P.

Une de mes chères patientes, exerçant le noble métier de professeur d’histoire s’insurgeait sur le fait que dans un documentaire traitant d’une guerre, les auteurs se soient crus obligés de faire figurer des images d’un autre massacre que celui dont ils traitaient.

Le procédé est certes discutable sur le plan déontologique car à moins de faire figurer une mention expliquant la provenance des images, on se trouve face à une escroquerie et un mensonge éhontés. Mais ma chère patiente poussant plus loin la réflexion trouvait que si le procédé était litigieux de ce point de vue, il n’en posait pas moins la question de savoir si il était toujours nécessaire d’utiliser l’image pour rendre compte de la réalité d’un massacre ou si les mots suffisaient.

Nous en avons débattu ensemble mais chacun de nous conservait ses points de vue en fonction de ses disciplines respectives. Pour moi, l’émotion et la raison vont de concert. En teintant de joie ou de tristesse ce que nous vivons, l’émotion est un moyen immédiat de traiter des données et permet alors à la raison d’être plus efficace. La raison seule ne suffit pas et des études commencées avec le cas célèbre de Phinéas Gage laissent augurer que l’absence d’émotions conduit au pire et rend associable. D’ailleurs, tous ceux qui ont rêvé d’être un jour des tueurs froids et méthodiques se trompent car ces tueurs n’existent pas, dans ce cas précis on parlerait plutôt de personnalité schizoïde.

De fait, le tueur froid dont on fait les thrillers n’est rien d’autre qu’une personne qui canalise ses émotions et les fait étroitement travailler avec sa raison. Il n’est pas exempt de peur ou d’angoisse et tant mieux pour lui, sinon il refuserait sa mission ou alors sa main tremblerait si fort qu’il ne pourrait l’exécuter. Le rêve du « tueur froid et méthodique » est souvent prisé par ces jeunes hommes qui se reprochent leur trop grande sensibilité en tant que figure emblématique de l’homme froid et dur.

À l’opposé, ne reposer que sur ses émotions confine à l’hystérie. Les personnalités histrioniques comme on les appelle aujourd’hui ont justement ce grand problème. La base d’une thérapie réussie avec elles serait de les amener à penser plutôt qu’à éprouver. L’émotion toute puissante ramène donc aussi à une sorte de conduite pathologique. Au mieux, on sombre dans la mièvrerie la plus totale et au pire dans l’hystérie qui fera battre des montagnes.

Finalement, peut-être qu’en étant traitée directement au niveau du cortex visuel, l’image est assimilée bien plus facilement que l’écrit ou l’auditif qui réclament un traitement plus complexe pour en retenir le sens. C’est sans doute pour cela qu’il y a plus de gens qui se vautrent devant un écran fut-il de cinéma que de personnes qui lisent, simplement parce que l’image est plus accessible et nécessite moins d’efforts, c’est de l’émotion cheap et immédiate ne nécessitant pas une élaboration complexe.

Dans ce sens, le cinéma et tous ses avatars, télévision, jeux vidéo, n’est qu’une sorte d’art de compromis mêlant différents genres et permettant de diffuser des informations de manière plus simples à un public plus large que ne le feraient la littérature ou la peinture qui sont plus exigeantes à appréhender.

D’ailleurs, l’émotion est le piège utilisé par tous les escrocs du monde, qu’il s’agisse d’une émotion négative ou positive. En suscitant une émotion vive, soudaine et intense, l’escroc vous prive de votre libre arbitre et vous invite à le suivre sans filtrer les informations au moyen de votre raison. C’est ce que font les politiques chaque fois qu’ils veulent faire passer une décision, ou le pays qui veut vous vendre une guerre, ou encore le mendiant rom qui assis non loin du cabinet de mon épouse a pris soin de prendre avec lui un petit chiot pour apitoyer les passants. L’important pour cet escroc manipulateur c’est juste de faire passer son message en court-circuitant le filtre de la raison. On ne se pose plus la question de savoir si l’on fait quelque chose parce que c’est juste mais simplement parce que l’émotion nous y contraint.

Edward Bernays

Manipuler la masse par l’émotion, c’est exactement la nouveauté dont fait preuve Edward Bernays qui, synthétisant les travaux des premiers chercheurs en psychologie sociale comme Trotter ou encore Le Bon, a produit les premiers éléments servant à la propagande politique. Lui même, à propos de ses travaux parlait d’ingénierie du consentement. Et le pire c’est que cela fonctionne toujours même si les esprits les plus vifs restent circonspects face à la débauche pour ne pas dire le « dégueulis » de bons sentiments qui précède toujours une action politique ayant un coût pour celui à qui elle s’applique. En politique, pardonnez moi l’outrance de la comparaison, l’émotion est la vaseline qui permet d’entuber profondément le citoyen.

L’ingénierie du consentement est l’essence même de la démocratie, la liberté de persuader et de suggérer.
– Edward L. Bernays, « The Engineering of Consent », 1947.

Alors, comme je ne suis pas historien, je ne saurais dire si l’image est nécessaire pour rendre compte de la réalité d’un fait historique mais je sais que l’émotion est un inducteur puissant d’état émotionnel et que l’on peut aisément manipuler de cette manière. Ainsi, la musique est-elle reconnue comme un excellent inducteur d’humeur car selon qu’elle soit triste ou non, associée ou pas à des événements tristes ou non, la musique peut modifier presque instantanément l’humeur d’un individu.

Excellent exemple où l’on nous tire des larmes des yeux à partir d’une simple lampe de bureau !

Bref, je n’avais pas d’avis tranché pour répondre à ma chère patiente mais sans être paranoïaque, je sais que dès lors que l’on me bombarde d’émotions, il y a un risque imminent de me faire entuber. Alors, je me tiens sur mes gardes ! Même si comme tous les hommes je me suis déjà fait avoir par les larmes d’une femme qui savent parfaitement jouer des émotions, mais ça c’est une autre histoire !

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  1. J’adore Contrepoints : c’est pas compliqué, il y a toujours un article pour décrire et expliquer les émotions et les idées que j’ai dans la tête depuis plus de trente ans…

    Evidemment que les politocards et surtout les socialauds usent et abusent du pathos pour nous entuber !!! Tout comme le politocard moyen qui, en campagne électorale, nous sort doctement : « Mais que veulent les français ?… » : on est tranquilles, à chaque fois, c’est pour nous asséner un truc bien démagogique derrière !