Décision de Mario Draghi et de la BCE : décryptage

Publié Par Charles Sannat, le dans Monnaie et finance

La décision de Mario Draghi évite sur le court terme l’explosion de l’Euro et la faillite de l’Italie ou l’Espagne, mais ne résout rien au  problème fondamental du manque de croissance et crée de très forts risques d’inflation.

Par Charles Sannat.

Article publié en collaboration avec le Contrarien.

« Aujourd’hui c’est le jour J, le D Day comme disent les Anglo-Saxons. D pour Draghi bien sûr, Mario Draghi, le Gouverneur de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Alors que j’écris ces lignes… Mario Draghi parle, et les tractations se poursuivent entre les Etats pour trouver le plus petit dénominateur commun et laisser la marge de manœuvre nécessaire à la BCE pour imprimer des billets à la hauteur de « juste ce qu’il faut ».

Les autorités monétaires européennes sont désormais obligées d’intervenir. Le problème n’étant plus de savoir s’il le faut, mais comment le faire.

Comment le faire, en respectant le mandat de la BCE et l’objectif allemand de maîtrise de l’inflation, qui ont une peur panique de la création monétaire débridée depuis l’époque de la République de Weimar qui déboucha sur l’avènement du nazisme et la ruine de l’Allemagne.

Comment le faire, en sauvant l’euro, et en permettant aux pays du Sud en plein marasme (avec en ligne de mire bien entendu l’Espagne et l’Italie) de s’en sortir au mieux.

Comme nous l’avons toujours dit et affirmé, le FESF ou le MES, les mécanismes de sauvetages prévus, ne seront pas suffisants pour ces deux pays. Ils sont donc fondamentalement inutiles et ne serviront pas.

Compte tenu des sommes en jeu, seule la BCE peut, en créant de la monnaie en quantité suffisante, permettre d’éteindre l’incendie qui menace d’emporter l’ensemble de la construction européenne de ces 60 dernières années.

Pour le moment, les marchés donnent crédit aux à la stratégie d’intervention massive annoncée aujourd’hui par la Banque centrale européenne.

Des rachats d’obligations sans limite de montant.

Mario Draghi, en s’appuyant sur l’article 18 des statuts de la BCE, lance un programme de rachat d’obligations illimité sur des échéances allant jusqu’à trois ans. Cette maturité relativement courte recueillerait l’assentiment de notre partenaire allemand puisque cela permet de cadrer la création monétaire dans le temps.

Le président de la Bundesbank, quant à lui, resterait farouchement opposé à ce changement radical de politique monétaire, et son gouverneur, Jens Weidmann, devrait démissionner dans la foulée afin de protester contre cette décision.

Mais ce n’est pas tout, la BCE renonce également à son statut de créancier privilégié pour ces achats d’obligations… Ce qui signifie en clair qu’elle accepterait de ne jamais être remboursée de ses créances… Au bout du chemin il faudra choisir entre renflouer la BCE (qui possède un bilan comme n’importe quelle banque), ou lui autoriser la création monétaire pure correspondante.

En contrepartie, des conditions strictes seront demandées aux pays qui feront appel à l’aide de la BCE (Italie et Espagne) et l’intervention de la BCE d’une rigueur budgétaire sans faille.

Cependant, à ce jour, les modalités concrètes d’application de ce plan n’ont pas été dévoilées ce qui illustre les tensions politiques toujours à l’œuvre et que les négociations entre Etats membres  semblent s’éterniser.

Une volonté, sauver l’euro.

C’est bien de cela fondamentalement qu’il s’agit. L’objectif n’est pas de sauver la croissance. L’objectif n’est pas de sauver l’économie, mais bel et bien de sauver la monnaie unique : l’euro.

Les propos tenus par Mario Draghi aujourd’hui sont sans ambiguïté:

« Comme je l’ai déjà dit, nous ferons tout ce qu’il faut et ce sera assez. L’Euro est irréversible et les craintes sont infondées. Je répète, infondées ».

Le premier pari de la BCE est qu’en disant que les rachats sont illimités en montant, cette simple annonce coupera l’herbe sous le pied des spéculateurs.

C’est une bonne nouvelle car cela peut fonctionner, même si il est fort à parier que dans les prochaines semaines les marchés testeront la détermination des européens.

Est-ce que ce nouveau plan de la dernière chance peut réussir?

Oui et non.

Oui sur le court et moyen terme pour éviter l’explosion de la monnaie unique et la faillite d’Etats européens importants.

Non sur le long terme, dans la mesure où le rachat d’obligations ne résoudra en aucun cas le problème fondamental de nos économies à savoir le manque de croissance, pour ne pas dire l’absence de croissance qui est un phénomène durable.

Mais cette décision sans nul doute permettra au système économique de tenir certainement quelques années de plus et nous pouvons imaginer un répit d’environ deux à trois ans.

Cependant, pour que cela fonctionne, il faudra voir dans quelle mesure les « conditionnalités » imposées, disons le clairement, par nos « amis » allemands, seront dans leur détail acceptable par nos partenaires espagnols ou italiens.

Le principal écueil reste bien politique. Si les politiques de rigueur exigées sont trop drastiques, elles peuvent tout simplement politiquement être refusées. Dès lors, de fait, cela signifiera un retour aux monnaies nationales et de facto la reconfiguration de la zone euro. A court terme c’est le danger. A ce jour rien ne dit que l’orgueil ibérique pourra s’accommoder d’une mise sous tutelle de la Troïka (FMI, BCE, Union Européenne).

Y a-t-il des risques à mener une telle politique de création monétaire?

Le risque majeur est celui bien évidemment de l’inflation, avec à terme, si le processus de création monétaire n’est pas maîtrisé, une hyperinflation qui peut s’avérer catastrophique aussi bien pour les finances des Etats que pour le pouvoir d’achat des ménages.

Il faut bien comprendre que, contrairement aux années 70 où la mondialisation n’existait pas, où les frontières protégeaient chaque économie nationale et où les salaires étaient indexés sur l’inflation, la situation a radicalement changé. Dans un monde ouvert, chaque point d’inflation en plus vient appauvrir d’autant les peuples dont les salaires n’évoluent plus ou très faiblement depuis maintenant plus de 10 ans.

Peut-on maîtriser ces risques?

C’est tout le pari qui est fait par les autorités monétaires, d’abord par la FED, la Banque Centrale Américaine qui s’est lancée depuis plusieurs années dans une politique dite de « Quantitative Easing » désormais imitée par la BCE.

Nombreux sont ceux qui pensent que nous entrons dans un monde d’inflation voire d’hyperinflation.

Les forces déflationnistes à l’œuvre restent très fortes. La mondialisation (les délocalisations), la démassification (le remplacement des « travailleurs » par des machines ou des ordinateurs), le désendettement, la baisse des actifs immobiliers, la baisse des actifs actions, le vieillissement mondial de la population, sans même parler de l’impact d’une explosion des dettes souveraines qui effacerait des milliards d’euros d’épargne pour ne citer que les plus importantes.

Il ne s’agit pas de trancher le débat aujourd’hui mais de mettre en exergue, le risque non nul de voir le monde occidental basculer dans une déflation sévère. Le mauvais remake des années 30 n’a pu être évité que grâce aux interventions massives des banques centrales.

Un arrêt des Quantitative Easing pour permettre une maîtrise de la masse monétaire, des risques inflationnistes et des déficits aurait pour conséquence un retour du risque déflationniste.

C’est une tendance qui se matérialise clairement depuis le début de l’année 2012, notamment en Europe avec la mise en œuvre de plans de rigueur de plus en plus nombreux et aux Etats-Unis à travers l’épisode difficile du relèvement du plafond de la dette, ou encore des derniers chiffres macro-économiques qui sont mauvais et montrent une dégradation forte de la conjoncture économique en l’absence d’injections monétaires supplémentaires.

Le pari des banques centrales peut donc être résumé par la formule suivante :

Beaucoup de créations monétaires – de fortes pressions déflationnistes = une inflation un peu plus forte mais maîtrisée.

C’est un pari, et cela n’a jamais été tenté. Dans l’histoire économique du monde, quelle que soit l’époque, la création monétaire a toujours amené les monnaies vers une valeur proche de 0.

Création monétaire européenne sans limite mais pas sans règle.

C’est toute la subtilité de ce qui a été annoncé aujourd’hui par le Gouverneur de la Banque Centrale Européenne. Certes aucune limite de montant n’est fixée, pourtant, ce n’est pas pour autant un blanc sein et une autorisation pour faire n’importe quoi.

D’abord la création monétaire viendra en accompagnement d’actions politiques dans les pays qui demanderont de l’aide. Pas d’austérité, pas d’aide. Le message est clair et limpide.

Ensuite, contrairement à ce qui a été fait précédemment, les chiffres seront communiqués pour certains toutes les semaines et pour d’autres mensuellement. Ce suivi permettra d’assurer une traçabilité quasiment en temps réel de la création monétaire en cours et là encore on reconnaît la main allemande.

Enfin, Mario Draghi, n’a pas souhaité baisser à nouveau les taux d’intérêt en insistant sur le niveau relativement élevé de l’inflation qui reste la priorité du mandat de son institution.

Je pense que s’il y avait une manière de sauver l’euro, sans tomber dans le risque de création monétaire excessive, c’est la bonne méthode qui a été trouvée. Nous pouvons nous en réjouir car c’est une bonne nouvelle, enfin.

Néanmoins, les marchés attendaient beaucoup, beaucoup plus « d’argent gratuit » et lorsque l’on y regarde de plus près, rien ne dit que la stratégie annoncée aujourd’hui par Mario Draghi sera suffisante à terme.

Elle a beau être juste et équilibrée, économiquement fondée, je crains que la BCE ne soit vite dépassée, sur sa droite par les marchés (qui détestent les conditions et les contreparties), et sur sa gauche par des politiques démagogues qui ne souhaiteront pas être les premiers ministres, ou les Présidents de l’austérité.

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura aucun moyen indolore de sortir de cette crise et que le chemin sera encore long.

Sur le web

Notre dossier Crise de l’Euro

Laisser un commentaire

  1. « La décision de Mario Draghi évite sur le court terme l’explosion de l’Euro et la faillite de l’Italie ou l’Espagne, mais ne résout rien au problème fondamental du manque de croissance et crée de très forts risques d’inflation. »

    Tout est dit dans ce préambule.

  2. « Le premier pari de la BCE est qu’en disant que les rachats sont illimités en montant, cette simple annonce coupera l’herbe sous le pied des spéculateurs. »

    J’en doute. Les spéculateurs testeront la solidarité européenne qui a des limites!

  3. « Les forces déflationnistes à l’œuvre restent très fortes. »

    Certaines des raisons avancées ne me semblent pas bonnes ou alors seulement valables, pour le moment, chez nous. Exemple avec les délocalisations. Cela ne fait que transférer de l’inflation sur les pays qui vont recevoir les capitaux!
    Non, la vraie raison pour laquelle nous ne voyons pas pour le moment d’inflation, c’est le fait que les banques gardent toutes leurs liquidités en réserve et que les investisseurs et consommateurs ne se bousculent pas au portillon pour emprunter.

  4. « Le mauvais remake des années 30 n’a pu être évité que grâce aux interventions massives des banques centrales. »

    Pure spéculation! Arrêtez de faire peur le monde avec çà!

  5. Ce plan de sauvetage n’a qu’un but : gagner du temps! Si les politiques ne privilègient pas l’entreprise et le secteur privé, il n’y aura pas de retour à la croissance et à l’emploi et les finances publiques se dégraderont une fois de plus entraînant malheureusement une nouvelle vague de hausses d’impôts et on repartira pour un tour jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il faut plutôt baisser les dépenses publiques et « décharger » les entreprises.

  6. Vous avez raison de signaler cette décision historique de Mario Draghi.

    Comme le disait Jacques Bainville : « les banquiers gouvernent le monde ». Et il en est un qui vient de prendre le contrôle d’une bonne partie de l’Europe : le Président de la BCE. En quelque sorte, l’Europe vient de trouver son patron, son président de fait, peut-être son Empereur. L’Europe attendait son fédérateur, son despote éclairé, sa poigne de fer ; elle l’a trouvé. Certes, la route sera longue et elle est semée d’embûches mais Draghi a beaucoup d’atouts dans son jeu.
    Tout d’abord, il y a un consensus partout en Europe chez tous les responsables, tous les dirigeants, ils l’ont dit et répété : il faut continuer avec l’euro. Les économies des grands pays de l’eurozone ne convergent peut-être pas encore mais elles sont de plus en plus étroitement imbriquées. Plus aucuns dirigeants économiques ou politiques ne souhaitent revenir aux changes flottants, aux risques de change, à l’instabilité monétaire entre les grands pays de la zone euro. Ce serait ingérable et c’est en ce sens qu’ils disent que l’euro est irréversible.

    A partir de là, la seule route possible c’est celle de l’ajustement et de la convergence. Et Draghi s’est maintenant donné les moyens d’agiter la carotte et le bâton. Moi président de la BCE, je suis prêt à vous racheter vos dettes, oui mais, montrez-moi vos réformes ! C’est la ligne Merkel effectivement qui est une ligne médiane car en Allemagne il y a des banquiers extrémistes qui ne veulent entendre parler que de gros bâtons et de misérables carottes. Ces derniers peuvent poser problème mais Draghi a les moyens de les contourner car il a de nombreux alliés soit tous les gouvernements et responsables politiques européens ravis de lui refourguer la patate chaude de la dette. Il pourra compter sur eux notamment pour faire sauter le verrou de la création monétaire à liquidité constante qui n’est pas tenable.

    La décision et maintenant l’existence politique de Draghi arrangent beaucoup de monde. Il sera désigné comme le sauveur de l’euro ou le méchant instigateur d’austérité et de réformes impopulaires, ce sera selon. Mais tant que le président de la BCE ne sera pas soumis à l’élection ou restera assez indépendant du politique, il sera solidement installé sur son roc et emmènera l’Europe là où il veut. La démocratie pure n’a jamais été à l’origine de construction politique solide. L’émergence de la fédération européenne a maintenant besoin de son moment « autocratique ». Si, par malheur, il n’advenait pas, la régression vers les divisions européennes d’avant 1945 ne sont pas à exclure tant l’anarchie, le désordre et le sauve-qui-peut égoïste formeront sa seule alternative.

    Ce sont les banquiers italiens du Moyen-âge qui ont lancé la Renaissance européenne. Souhaitons à Mario Draghi d’en être leur digne successeur !