Nudges : l’Etat peut-il donner les bonnes incitations?

Publié Par Alain Cohen-Dumouchel, le dans Lecture, Politique

L’efficacité des nudges, ces petites incitations, est impressionnante. Peut-on envisager de les utiliser plus largement dans la politique publique pour sortir de l’ultra-dirigisme?

Par Alain Cohen-Dumouchel.

Pour comprendre comment fonctionnent les choix humains, les psychologues et neuroscientifiques s’accordent pour distinguer deux sortes de pensée, obéissant à des méthodes très différentes de fonctionnement, au sein du cerveau humain :

  • un système automatique qui est : spontané, sans effort, associatif, rapide, inconscient
  • un système réflectif qui est : contrôlé, pénible, déductif, lent, conscient.

L’exemple caricatural (donné par  Nudge) de celui qui obéit toujours à son système automatique c’est Homer Simpson - l’exemple type de l’ecône, c’est à dire de celui qui utilise toujours son système réflectif, c’est Monsieur Spok.

Les « biais et les bourdes »

Les biais cognitifs ou décisionnels (traduisez : erreurs, négligences, plantages, bugs) se manifestent d’autant plus que l’expérience accumulée est faible, que le retour d’information est lent ou rare : cotiser pour sa retraite, se marier, se situer par rapport à un don d’organe, etc.

La psychologie comportementale permet de discerner des règles empiriques (heuristiques) et des biais associés. Deux chercheurs israéliens ont, les premiers, c’était en 1974, « isolé » trois règles heuristiques : l’ancrage, la disponibilité et la représentativité, et ont étudié les biais qui leurs sont associés.

Certains des biais qui affectent les décisions humaines peuvent être identifiés et mesurés empiriquement. On peut citer : l’excès de confiance, le gout du statut quo, les comportements grégaires, l’exagération de l’attention que les autres vous prêtent (effet projecteur), la primauté de l’aversion à la perte sur l’attrait du gain, etc.

L’État est-il le mieux placé pour Influencer les choix humains ?

Ce sont ces mêmes biais qui peuvent être utilisés pour guider les individus en douceur, c’est à dire en préservant leur capacité de choisir s’ils le veulent.

L’efficacité des nudges, ces coups de pouce incitatifs, est impressionnante. Les auteurs citent de nombreuses expériences menées par des administrations ou des sociétés privées où de toutes petites incitations réussissent à guider le public vers des choix plus conformes à ses intérêts. Les Hommes sont facilement influençables.

C’est d’ailleurs ce qui nous fait, au contraire des auteurs, considérer avec suspicion  le rôle de l’État dans leur application. On pourrait par exemple estimer que les « subprimes » étaient une forme de « nudge » étatique bien intentionné qui a pourtant conduit à une catastrophe.

La propension des Hommes à être influencés est largement exploitée par les publicitaires, par les sociétés privées, et par les hommes politiques. Elle peut bien entendu être utilisée en bien comme en mal. D’où la question fondamentale : pourquoi les hommes de l’État guideraient-ils le public vers ce qui est bon pour lui ? La question est abordée dans le chapitre « les objections », et les auteurs y répondent, à notre avis de façon largement insatisfaisante :  « A première vue, il est étrange de dire que les architectes publics sont toujours plus dangereux que leurs homologues privés. Après tout, les responsables du secteur public doivent répondre de leurs actes devant les électeurs ; quant à leurs homologues du privé, ils sont tenus de maximiser les profits et le cours du titre et non pas le bien-être du consommateur. »

Il est frappant de constater que Nudge ne tire pas les conclusions de sa propre expertise. Car le moins que l’on puisse dire c’est que le retour sur information des décisions étatiques est extrêmement lent donc, si l’on a bien retenu la leçon des auteurs, les initiatives qui sont prises dans ce cadre ont de fortes chances d’être biaisées. Il existe des centaines d’exemples de décisions politiques, prises pour escamoter des problèmes, dont les effets négatifs se font sentir plusieurs dizaines d’années après leur promulgation (ce qui se voit et ce qui ne se voit pas).

D’autre part, si on considère que les sociétés privées ont pour seul but d’optimiser leurs bénéfices, alors il faut envisager, dans le même esprit, que celui des hommes de l’État est de se faire réélire. Or, pour qu’une société fasse des bénéfices, il faut que ses produits soient acceptés par le marché, tandis que pour qu’un homme d’État soit élu, il faut que ses promesses plaisent à une majorité d’électeurs et qu’il soit cru. Il est évident que les promesses de l’État sont nettement moins contrôlables et mesurables que les produits et services des sociétés privées soumises à la concurrence.

Si le livre nous parait beaucoup trop optimiste sur la capacité de l’État à mettre en œuvre des nudges bien intentionnés, il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit là que d’incitations, jamais d’obligations, ce qui est tout de même un progrès décisif par rapport au système ultra-dirigiste français.

Conclusion

Nudge ne semble pas avoir été remarqué chez Terra Nova, c’est dommage, car les socialistes pourraient y trouver matière à réviser leurs méthodes sans remettre en cause leur traditionnelle considération (obsession ?) pour la faillibilité humaine.

De son côté,  si la gauche libérale se reconnait parfaitement dans la pétition libérale classique : « laissez nous faire » (volontarisme associé à une responsabilité), elle sera beaucoup plus suspicieuse à l’égard de sa dérive droitière : « qu’on les laisse faire » (obligation de responsabilité dans tous les domaines) et ce livre, même s’il ne présente pas la solution miracle, lui fournit une base solide pour étayer son argumentation.

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