Entretien avec Mathieu Laine pour le « Dictionnaire du libéralisme » – Seconde partie

Publié Par PLG, le dans Lecture

À l’occasion de la sortie du Dictionnaire du libéralisme, nous avons posé quelques questions à Mathieu Laine. Sur l’ouvrage et sur le libéralisme en France de manière plus générale. Vous trouverez ici la deuxième partie de l’entretien.

Lire la première partie de l’entretien.

Contrepoints — Qu’est-ce qui différencie votre dictionnaire des autres ouvrages de ce type portant sur le libéralisme ?

Photographie de Sandrine Roudeix.

Mathieu Laine — Notre ouvrage est unique en son genre. Il y a beaucoup d’écrits sur le libéralisme disponibles en français, mais aucun qui ne rassemble 65 auteurs sur près de 300 sujets. Par ailleurs, il me semble être le premier à traiter le sujet aussi largement (du socialisme libéral à l’anarchie-capitalisme) sans jamais sombrer dans le dénigrement ou la caricature. Ce travail est objectif et scientifiquement rigoureux. La qualité et la diversité des entrées sont la principale force de cet ouvrage.

La couverture représente une statue de la Liberté. Le symbole est évident mais ne risquez-vous pas de vous heurter à la critique facile d’atlantisme aveugle ?

ML — Pour être parfaitement transparent, je n’ai pas vraiment choisi la photo de couverture car Larousse m’a donné un choix très limité entre seulement quatre illustrations qui incluaient presque toutes la statue de la Liberté ! Difficile de sortir des idées reçues… Larousse voulait une couverture qui puisse être facilement identifiable. À l’origine, je ne voulais pas de statue de la Liberté, et encore moins des salles de marché et de tous les symboles qui sont souvent associés au libéralisme car ils l’enferment dans une approche caricaturale (américaine ou strictement économique). Le libéralisme embrasse pourtant bien au-delà de l’économie, il a été inventé en France, et c’est bien ce que s’efforce de démontrer l’ouvrage. Au final, la statue de la Liberté demeure tout de même un beau symbole, même s’il est évident et un peu éculé. Disons que l’ouvrage est bien meilleur que sa couverture !

Le dictionnaire présente plusieurs visions du libéralisme, selon la sensibilité de ses auteurs. Les libéraux n’ont-ils pas une fâcheuse tendance à focaliser sur ce qui les sépare plutôt que sur ce qui les rapproche ? De fait, avez-vous conçu votre dictionnaire comme justement un moyen de montrer ce qui les unit ?

ML — Il est certain qu’il existe beaucoup de querelles de clocher parmi les libéraux, mais je ne pense pas qu’il y en ait moins chez les marxistes ou les keynésiens. Le dictionnaire est un moyen de montrer la diversité de cette pensée qui, je le répète, en fait la richesse. Mais quand on y réfléchit vraiment, je ne crois pas que ce soit les différences qui définissent le libéralisme (comme par exemple celles qui existent entre le droit naturel et l’utilitarisme) mais bien plutôt le primat que tous les libéraux accordent à l’homme et à sa liberté dans les relations sociales. Le libéralisme est la seule idéologie qui n’aspire pas à changer l’homme mais à le respecter. Je crois que cet ouvrage le démontre bien.

Comment avez-vous découvert le libéralisme ? Qu’est-ce qui vous a séduit ?

ML — Votre question me fait sourire car j’aime toujours, moi aussi, demander aux libéraux comment ils le sont devenus. Je suis d’ailleurs amusé de voir que s’il existe de nombreux anciens marxistes, troskistes ou socialistes, je ne connais pas d’anciens libéraux (ce qui me conforte dans mes convictions…). Quand on devient libéral, en général, on le demeure. C’est en effet une philosophie de vie, un rapport à l’homme, à l’autre, au-delà de la simple et néanmoins passionnante théorie. Il me semble d’ailleurs que beaucoup de libéraux le sont sans le savoir. Pour ma part, j’ai eu la chance de rencontrer, en terminale, un professeur d’économie hors norme qui nous avait appris le programme destiné à avoir une bonne note au bac en deux mois et nous avait fait lire, le reste de l’année et en nous ordonnant de ne surtout pas utiliser ces connaissances le jour de l’examen (sic), Adam Smith, Ricardo, Turgot et Bastiat.  Ce fut un tel choc intellectuel que j’ai demandé à en savoir plus. Il m’a alors fait lire Friedrich Hayek et Pascal Salin. Que de belles rencontres ! Les années que j’ai passées ensuite, entre 18 et 21 ans, auprès d’Alain Madelin, à Idées Action ont également été très structurantes pour moi. Ce dernier m’a orienté dans mes lectures, a corrigé mes premiers articles et m’a encouragé à approfondir mes connaissances. Et depuis, je n’ai cessé de creuser ce sillon intellectuel.

Pourquoi la France qui fut libérale ne l’est plus aujourd’hui ? Pensez-vous que les Français puissent de nouveau être réceptifs à ces idées ?

ML — C’est une question complexe et passionnante à laquelle je vais consacrer l’un de mes prochains livres. Il est certain que le libéralisme a eu plus d’influence au 19e qu’au 20e siècle, mais je ne dirais pas que la France était libérale, loin de là. Comme l’expliquent Alexis de Tocqueville et Friedrich Hayek, deux courants individualistes sont nés de la Révolution française : l’un qui menait au libéralisme véritable et l’autre au constructivisme et à la démocratie sociale. Malgré des figures intellectuelles majeures comme Frédéric Bastiat, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say, l’âge d’or du libéralisme intellectuel n’a pas débouché sur une acceptation majoritaire de ces idées. En un sens, les libéraux ont échoué dans leurs réponses face aux courants socialiste et marxiste de l’époque. Ces derniers ont, in fine, séduit la majorité des intellectuels. Les conséquences pour le 20e siècle furent graves. Mais je demeure optimiste pour l’avenir, même si la bataille est rude. Il suffit d’observer le marché des idées qui s’ouvre aux jeunes qui ont entre 15 et 20 ans aujourd’hui. Il y a seulement deux ou trois décennies, on ne parlait pas ou peu des idées libérales et libertariennes. Aujourd’hui, il y a une quantité phénoménale d’informations sur le sujet disponibles sur l’internet (comme par exemple sur Contrepoints). Je suis même prêt à parier que la crise actuelle aura un effet positif sur toute une génération. Beaucoup de jeunes gens vont finir par découvrir que les crises économiques (y compris la crise contemporaine, véritable crise de la déresponsabilisation) sont en grande partie d’origine étatique et que le système de liberté naturelle, comme on disait au 18e siècle, est la seule alternative possible pour des hommes aspirant à vivre en harmonie et dans la prospérité. Malgré la chute du mur de Berlin il y a plus de vingt ans, le socialisme ne s’est pas encore effondré. L’État-providence et le social-clientélisme sont encore bien là. Je crois toutefois que de plus en plus de gens prennent conscience des limites de ce système et qu’ils sont prêts à réaliser et à comprendre qu’il existe une véritable alternative aux interventionnismes de droite comme de gauche.

À votre avis, verra-t-on un candidat libéral en situation de présidentiable d’ici 20 ans ? Plus ? Moins ? Qu’est-ce qui pourra jouer ?

ML — La droite classique n’a pas su saisir les opportunités qui lui ont été offertes ces dernières années. Elle n’a pas compris la nécessité des réformes et a même eu peur de prendre ce chemin. Pourtant, on sait mesurer que si l’on ajoute de la liberté dans un pays, la croissance de tous sera au rendez-vous. Quoi de plus social ? Et l’histoire montre que les dirigeants qui ont porté une rupture authentique et mis leur pays à l’heure du monde ont quasiment tous été réélus. Il me semble également que ces dirigeants n’étaient pas équipés du bon logiciel intellectuel. En un sens c’est normal car les candidats de droite sont presque tous des « insiders » qui n’ont que peu d’intérêt à changer le statu quo. Quant à la gauche, après avoir flirté avec une approche à la Tony Blair, elle semble vouloir renouer avec son passé plus doctrinaire, ce qui serait dramatique. Je ne crois donc pas qu’il faille attendre grand-chose des partis actuels pour voir un jour de véritables réformes libérales prendre place. Pourtant ces réformes s’imposeront d’une manière ou d’une autre une fois que l’État-providence aura fait faillite (ou avant si une prise de conscience se propageait à vive allure, ce qui n’est pas impossible). En ce sens, je pense qu’un véritable candidat libéral pourrait émerger et aurait assez de crédibilité face aux désastreuses politiques du passé. Je ne sais pas combien de temps cela pourrait prendre, mais l’histoire pourrait s’accélérer.

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Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints

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