Monnaie, relance et économie

Publié Par Vladimir Vodarevski, le dans Économie générale

L’opinion courante considère que c’est la demande qui tire l’économie. Keynes a théorisé cette opinion, mais elle paraît naturelle à beaucoup, sans qu’il soit besoin de se pencher sur la théorisation. Est-elle juste pour autant ?

Par Vladimir Vodarevski.

Représentation de l'offre et de la demande

L’opinion courante considère que c’est la demande qui tire l’économie. Keynes a théorisé cette opinion, mais elle paraît naturelle à beaucoup, sans qu’il soit besoin de se pencher sur la théorisation (qui n’est pas convaincante d’ailleurs comme cela est décrit dans l’article Keynésianisme et libéralisme, comparaison). La relance se traduit par une politique monétaire accommodante, ou de la dépense publique. C’est la monnaie qui prête à confusion. Il paraît naturel de considérer que la monnaie donne du pouvoir d’achat, qu’elle est une richesse. Car c’est avec la monnaie que nous payons ce que nous désirons.

La confusion est d’autant plus grande que la monnaie a longtemps été une marchandise comme une autre, qui était utilisée dans l’échange : l’or, ou l’argent. Posséder de la monnaie, à l’époque, c’était posséder un bien de valeur. Une richesse donc.

Pour comprendre le fonctionnement de l’économie, il est utile de faire abstraction de la monnaie. De décrire d’abord une économie sans monnaie, puis le passage à la monnaie. Cependant, une économie sans monnaie n’est pas une économie sans moyen d’échange indirect. Incidemment, cette méthode permet de comprendre ce que doit être la monnaie.

Pour schématiser le fonctionnement de l’économie, imaginons donc un échange entre trois personnages, A, B, et C. Le personnage A, madame Alphonsine, par exemple, rend un service au personnage B, madame Berthe. En échange, madame Berthe signe une déclaration de dette à madame Alphonsine : moi soussignée madame Berthe doit un service à madame Alphonsine.

Madame Alphonsine, qui a besoin d’un service, fait appel au personnage C, madame Colette. En échange, madame Alphonsine remet à madame Colette la reconnaissance de dette de madame Berthe. Nous sommes dans une communauté où tous se font confiance. Madame Alphonsine ne doit donc rien à madame Colette.

Enfin, madame Colette a besoin d’un service que peut lui rendre madame Berthe. Elle va donc voir celle-ci, qui lui rend ce service. En échange, madame Colette lui remet sa propre reconnaissance de dette. Reconnaissance de dette qui donc est annulée.

Il y a donc eu production, puisque trois services ont été réalisés. Il y a eu échange, il y a eu paiement. Au final, il n’y a pas de monnaie. Pourtant, la production est réelle : trois services. La monnaie n’est pas non plus à l’origine de la production.

Introduisons maintenant la monnaie. Tout le monde ne se connaît pas dans la communauté, qui est par ailleurs très nombreuse. Un organisme va certifier les reconnaissances de dette. Ainsi, madame Alphonsine va porter la reconnaissance de dette de madame Berthe à cet organisme. Elle reçoit en échange l’équivalent en… monnaie ! Elle échange avec madame Colette cette monnaie contre un service. Madame Colette fait de même avec madame Berthe. Qui va ensuite rembourser sa dette à l’organisme de certification.

Ce processus n’est pas utopique. C’est l’escompte. Les comptoirs d’escompte ont compté parmi les premières grandes banques. Les entreprises venaient escompter les traites reçues de leurs clients, et recevaient en échange de la monnaie. Aujourd’hui existe l’affacturage : des sociétés rachètent des factures contre de la monnaie. La méthode de l’escompte s’est aussi simplifiée : une banque va accorder directement un crédit à une entreprise au vu de son volume de factures en attente d’être payées.

Nous voyons là le rôle de la monnaie crédit (par opposition à la monnaie marchandise, comme l’est par exemple une pièce d’or) : à la fois étalon de mesure de la valeur, et instrument d’échange. Et nous voyons aussi qu’au final, la monnaie disparaît, au terme de son parcours. C’est là ce que devrait vraiment être la monnaie crédit.

Bien entendu, si un État crée de la monnaie et la distribue, il va stimuler l’activité. Observons ce qui se produit dans ce cas. Imaginons que l’État décide de créer de la monnaie, et de mener une politique de grands travaux, pour relancer l’économie. Supposons qu’il y ait suffisamment de main d’œuvre inemployée et suffisamment qualifiée pour mener ces grands travaux. Les travaux diffusent donc de la monnaie en salaires. Supposons qu’il y ait suffisamment de main d’œuvre inemployée et qualifiée pour que les fournisseurs puissent vendre les produits et services nécessaires aux grands travaux. Faisons la même hypothèse pour les produits et services qu’achèteront les nouveaux embauchés avec leurs salaires. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’inflation exagérée. Il y a là beaucoup d’hypothèses. Mais ce ne sont que celles du keynésianisme.

L’activité économique va augmenter. Les nouveaux salariés vont consommer, acheter voitures, maisons, séjours en hôtel, etc. Tout une chaîne économique va se mettre en place.

Problème : si l’État cesse la création monétaire, que se passe-t-il ? Tout l’édifice s’effondre. Car tout provient de la création initiale. L’économie devrait se reconstruire. La stimulation initiale produirait l’effet inverse. L’arrêt des grands travaux entraîne la baisse de la consommation, et une réaction en chaîne inverse de la réaction initiale.

Mais, si l’État continue la création monétaire, que se passe-t-il ? L’activité augmente jusqu’à saturation. Quand l’activité ne peut plus augmenter, faute de main d’œuvre, ce sont les prix qui augmentent. Pas forcément uniformément. Ce peut être les prix de l’immobilier, les prix à la consommation, les marchés financiers. Il faut un déversoir pour toute la monnaie créée.

Certains préconisent une durée de vie limitée pour la monnaie. Au bout d’un an, par exemple, elle perdrait sa valeur. Ce qui ne changerait rien. Les gens se rueraient sur des produits dont ils penseraient que la valeur perdurerait. Il y aurait sans doute un surcroît d’inflation des produits d’épargne, ou de l’immobilier.

Changeons un peu d’hypothèse, et imaginons que l’État ne fasse pas de grands travaux, mais qu’il favorise la création monétaire à travers les banques. Par exemple, les taux d’intérêt sont décidés par une banque centrale. Celle-ci les maintient à un niveau très bas. Deux organismes publics rachètent aux banques les prêts hypothécaires accordés aux particuliers, même des prêts accordés à des personnes peu solvables. L’État obligeant d’ailleurs les banques à faire crédit à des gens peu solvables.

Que provoque cette politique ? Indubitablement, une croissance économique. La croissance de l’immobilier dope le secteur de la construction. Le prix des maisons augmente. Ce qui dope la consommation, car il est possible de contracter de nouveaux prêts hypothécaires, grâce à l’augmentation de la valeur de la maison. Les taux étant bas, le crédit à la consommation est très accessible également.

La banque centrale, qui contrôle la création de monnaie, via essentiellement les taux d’intérêt, s’inquiète. Les prix de l’immobilier sont si élevés que les transactions stagnent. Une bulle s’est indéniablement formée dans ce secteur. Elle augmente donc les taux d’intérêt pour dégonfler la bulle. Ce qui provoque la baisse des prix de l’immobilier. Mais aussi la baisse de la consommation. D’autant plus que les particuliers ont souscrit des prêts à taux variables pour acquérir leurs maisons. Leurs remboursements augmentent, diminuant leur consommation. Sachant par ailleurs que leur épargne est quasi nulle, tellement le crédit était encouragé. L’économie entre donc en récession. C’est là la description de la crise actuelle aux USA. L’Europe subit les répercussion de cette crise, comme elle a bénéficié des effets de la croissance US. Mais l’Europe a aussi vécu à crédit, même si c’était à une moins grande échelle.

Imaginons maintenant que l’État intervienne sans création monétaire. Il dépense simplement les montants qu’il a prélevés sur les revenus des citoyens. Il y a deux sortes de dépenses étatiques. Ce peut être des investissement collectifs. Certains investissements doivent être faits en commun. Les citoyens peuvent se rassembler pour construire des routes, des centrales électriques, etc. Si ces dépenses sont librement consenties par les citoyens, elles ne diffèrent pas du schéma originel de l’échange.

Par contre, l’État peut aussi faire des dépenses pour satisfaire des électeurs, des intérêts clientélistes. Telle ligne de TGV est construite grâce au lobbying d’une région, et elle s’arrête dans le village dont le ministre des transports est le maire. L’État prend des revenus aux citoyens, pour les distribuer selon des intérêts électoralistes, et privés.

Ce qui crée un nouvel état d’esprit. Les gens vont chercher à attirer cette manne de l’État. Comportement au demeurant tout à fait rationnel, et qui n’est pas blâmable : il s’agit de s’adapter à la politique du pays. Évidemment, toute l’économie est chamboulée. L’État cherche à prélever un maximum de pouvoir d’achat, en faisant croire à chacun qu’il perçoit plus qu’il ne donne. Mais le mécanisme de l’échange est perturbé. Il y a beaucoup de perdants. Le système est profondément injuste. Et il n’est plus efficient.

Conceptuellement, une question se pose dans cette situation : comment mesurer la production ? Nous avons vu au début de ce texte qu’une économie sans monnaie était productive. Mais, les dépenses de l’État, quand elles sont clientélistes, sont-elles productives ? Par exemple, quand une société de travaux publique reçoit un chantier, uniquement grâce à son entregent auprès de l’État, chantier qui ne satisfera qu’un ministre, comment mesurer la production ? Sachant que la production vient de l’échange, alors qu’il s’agit là de prendre du pouvoir d’achat aux citoyens pour la satisfaction d’un ministre ? Ou quand l’État subventionne des emplois, tels des emplois jeunes ? Une dépense monétaire n’engendre pas forcément une production économique.

La monnaie ne représente pas forcément la production. Elle n’est certes pas à l’origine de la croissance économique. C’est l’échange librement consenti qui est à l’origine de la croissance. La création monétaire crée une croissance suivie d’une crise. Et la dépense publique doit être encadrée, sous peine de détruire le fonctionnement de l’économie, et de favoriser le copinage.


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  1. Très bon article : clair et concis pour présenter les fondements, j’en cherchais un pour des amis étatistes, je pense qu’il fera parfaitement l’affaire !

    Pour le comportement des gens sous l’étatisme clientéliste, le français n’a pas de mot équivalent, mais l’anglais parle de « rent-seeking », ce qui illustre bien ce dont il s’agit.

    1. Si vos amis étatistes étaient ouverts d’esprit, pouvaient s’intéresser sérieusement aux arguments d’un tel article, ils ne seraient pas étatistes. C’est peine perdue, je pense, de leur communiquer cet article.

      1. Au contraire, il faut diffuser l’information, et le faire régulièrement. S’appuyer sur des faits, des exemples de la vie quotidienne, pour démontrer la théorie. C’est un travail fastidieux : On ne convainc pas une personne en une heure, mais en plusieurs semaines, voire mois.
        Nous devons, finalement, faire un travail « d’évangélisation ». Et ça marche. Je n’oublie jamais que la répétition fixe la notion, et je pense que c’est pour cela qu’autour de moi se trouve une concentration de libéraux plus ou moins convaincus tout à fait anormale pour un pays comme la France.

  2. Très bon article.

    Se souvenir que :

    1/ la production précède la consommation. L’offre précède donc la demande. Sans production pas de consommation alors que la réciproque est absurde. On peut en effet produire sans consommer, pas l’inverse.

    2/ La production est une création, la consommation une destruction. Se souvenir également que l’échange.(librement consenti s’entend) n’est possible s’il y a production mutuelle (celui qui ne produit rien n’a rien à échanger). On en tire les conséquences importantes suivantes : l’offre n’est pas limitée par la demande pour autant qu’elle réponde aux exigences du consommateur. Ainsi, les crises peuvent naître de l’inadéquation entre la structure de l’offre et celle de la demande (goût, prix, quantité…) mais jamais d’une insuffisance généralisée de la demande (pour un approfondissement voir Say, les Mill, père et fils, et Ricardo).

    3/ Relancer l’activité économique par la stimulation monétaire de la demande est absurde (elle ne fait que transférer de la richesse d’une main à l’autre – impôt, inflation – en décourageant au passage les plus productifs)

    4/ Les pays les plus riches sont ceux où la production est la plus élevée et par conséquent la demande.

    Bref tout le contraire de la logique keynésienne!

    1. « On peut en effet produire sans consommer, pas l’inverse.  »

      Bah non c’est faux, c’est seulement l’endettement du producteur qui permet de remplacer temporairement le consommateur, il a donc besoin d’un consommateur factice avant même de pourvoir produire.

      Si pas assez de demande ou trop d’offre faillite, si trop de demande inflation. On voit bien où ce situe le moindre mal.

      Désolé pour vous…

    2. La production est aussi une destruction. Pour produire des planches, on détruit des arbres. Une politique d’offre est donc risquée puisqu’il faut commencer par détruire avant de savoir si la production résultante va être utile à quelqu’un. En temps de raréfaction des ressources, la dynamique de l’offre ira forcément décroissante.

      En ce sens, les politiques keynésienne de grands travaux ( pas de subventions directes à la consommation ) sont une politique d’offre puisque qu’on construire ces infrastructures sans savoir si elles seront productives.

      Et à grand risque, grande récompense ou grand plongeon à la clé. L’état n’a aucune légitimité pour faire prendre pareil risque à sa population, quand bien même l’intention serait bonne et le projet prometteur ( l’auteur n’évoque pas la visée productive théorique de ces grands travaux, c’est une lacune béante dans sa démonstration )

      1. « La production est aussi une destruction. Pour produire des planches, on détruit des arbres. »

        La production est une destruction partielle. La consommation est une destruction totale.

        Du fait de l’échange volontaire, du capitalisme, des marges, de l’offre et de la demande, de la liberté et de tous ces petits riens, la production libre s’entête à créer invariablement toujours plus de valeur qu’elle n’en détruit, malgré les imprécations permanentes des professionnels malthusiens de l’indignation ou de la fin du monde.

        Il en va de même pour les arbres : il existe depuis fort longtemps une saine gestion des forêts mises au service de l’humanité. N’ayez pas peur pour les arbres ! Des professionnels se chargent pour nous de les faire pousser bien droit, en quantité suffisante.

        1. « La production est une destruction partielle. La consommation est une destruction totale. »

          Qu’entendez vous par « totale » ? Au sens de la valeur de marché ? Pourtant, même le fumier a de la valeur.

          Ensuite, dire que la production libre crée de la valeur .. c’est une tautologie. Une production qui ne créerait pas de valeur économique s’arrêterait rapidement. Et il n’y a aucune contradiction entre le fait de créer de la valeur économique, et de détruire du capital naturel.

          La production d’ivoire, ou d’ailerons de requins, ou la destruction des fôrets primaires dans les pays tropicaux afin de mener des monocultures d’exportation en sont autant d’exemples.