Idée reçue : Le libéralisme, un économisme ?

Publié Par Institut Coppet, le dans Lecture

Contrepoints vous propose de découvrir sur plusieurs jours l’introduction au Dictionnaire du libéralisme sorti récemment. Conçue comme une réponse aux lieux communs sur le libéralisme, elle vous permettra d’avoir l’ensemble des arguments sur ces préjugés si courants!

Par Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman.
Publié en collaboration avec l’Institut Coppet.

Un autre lieu commun au sujet du libéralisme est de croire qu’il s’agit et qu’il s’agit uniquement d’une doctrine économique. Des penseurs italiens de l’entre-deux guerres iront jusqu’à forger le mot de « libérisme » pour cerner une doctrine unilatéralement et coupablement économique en contrepoint du véritable libéralisme. À vrai dire, les partisans du libéralisme se sont montrés parfois réducteurs et même maladroits. Au XIXe siècle notamment, de nombreux libéraux n’ont pas hésité à justifier le libéralisme de manière paresseuse et purement utilitariste comme un « laissez-faire », à l’origine d’un prétendu homo œconomicus – l’homme réduit à la dimension d’un acteur rationnel du marché, l’ « homme unidimensionnel » brocardé par le marxiste Marcuse – et d’une mythique concurrence pure et parfaite entre des individus réduits au rang d’atomes. Ce que bon nombre d’auteurs appartenant également à la galaxie libérale, dont, au premier rang, Friedrich Hayek, dénonceront fermement. Le libéralisme était alors défendu du fait de ses conséquences bénéfiques – le plus grand bien-être pour le plus grand nombre – et non en raison de ses principes, de son approche morale de la protection des droits individuels face à l’arbitraire et à l’oppression. Jusqu’au XIXe siècle, de nombreux libéraux attachaient eux-mêmes leur nom à celui d’« économistes » en héritiers infidèles des physiocrates qu’ils étaient. Mais, dès les années 1830 en Angleterre, des économistes libéraux commencèrent à préférer au terme « économie », trop limité à leurs yeux en ce qu’il renvoyait à la sphère domestique telle que l’énonçait Aristote dans sa Politique, celui de « catallaxie », un néologisme grec qui renvoie à la notion d’échange et à ses vertus pacificatrices : faire d’un ennemi un ami par l’échange libre.

Aujourd’hui, le libéralisme peut être envisagé de deux manières principales. Il recouvre d’abord strictement le libéralisme dit politique, qu’il s’agisse du droit de suffrage, des élections libres ou encore de la liberté d’expression, d’opinion et de la presse. En ce sens, le libéralisme a connu un prodigieux succès depuis les batailles de ses partisans à partir du milieu du XVIIIe siècle en faveur du constitutionnalisme, du gouvernement représentatif et finalement de la démocratie libérale. La défense de cette conquête, toujours inachevée, inonde toute la pensée libérale, d’Alexis de Tocqueville au père de la réflexion sur les choix publics, James Buchanan, en passant par Frédéric Bastiat et Ludwig von Mises. Il est peut-être plus spécifiquement encore le lot du courant dit du libéralisme social ou du socialisme libéral, dont les origines remontent à l’œuvre de John Stuart Mill au milieu du XIXe siècle et auquel le philosophe John Rawls a attaché son nom avec la publication de sa volumineuse Théorie de la justice en 1971 et de Libéralisme politique en 1993.

Le libéralisme peut ensuite être envisagé bien plus largement et se décliner de différentes manières, au-delà du simple libéralisme politique tout en ne se réduisant pas à une dimension économique. Il est alors à la fois et indissociablement politique, économique, philosophique, juridique, etc. Benjamin Constant avait bien exposé la cohérence du libéralisme lorsqu’il écrivait en 1829 : « J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique ». Perçu ainsi, le libéralisme embrasse l’action humaine dans sa globalité et doit être compris comme une philosophie politique au sens le plus étendu du terme. Une théorie de la justice, une norme politique, et même une philosophie de vie. Il ne se contente pas, comme l’économie, à décrire les choses telles qu’elles sont ou ne sont pas. Il dit aussi ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ne l’est pas. Une telle approche morale du libéralisme est présente chez de nombreux penseurs, héritiers de Turgot et de Frédéric Bastiat, comme Friedrich Hayek ou Murray Rothbard, ce dernier ayant théorisé sa conception maximaliste du libéralisme dans L’Éthique de la liberté (1982).

Ces perceptions, très différentes et trop peu connues, du libéralisme s’inscrivent en faux contre la présentation habituelle d’un libéralisme qui se limiterait à la sphère racornie de l’économie.

En tout état de cause, le libéralisme ne saurait se réduire au capitalisme. Alors que le terme « capital » apparaît en français au milieu du XVIIIe siècle et qu’il est alors synonyme de riche, de détenteur de capitaux dans sa fonction d’investisseur, le mot « capitalisme » est forgé au milieu du siècle suivant par les socialistes français pour désigner un système économique et social destiné à être rapidement remplacé. Au sens strict, il renvoie à un régime particulier de propriété – l’appropriation privée des moyens de production – et à un processus économique. Il ne constitue alors que l’une des faces du libéralisme, son versant économique. Au sens large, en tant que système d’organisation spontané des individus, il se conçoit indissociablement comme la liberté et la responsabilité des choix individuels ; la coordination des actions par le mécanisme des prix ; enfin, la reconnaissance de la liberté des contrats, et des droits de propriété et de créances, librement transférables. Le lien avec le libéralisme est alors beaucoup plus étroit par le truchement d’agents économiques libres et  responsables d’une part, l’« état de droit » et le respect des droits de l’homme d’autre part.


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  1. Article d’une grande lucidité, il est crucial que les libéraux arrivent s’extraire des seules considérations économiques : Certes les vertus économiques du libéralisme lui assurent une adhésion de pragmatisme, mais sa survie exige une adhésion de fond. En effet, l’adhésion de pragmatisme exige un exemple, un précurseur.
    Or l’apparente domination actuelle du libéralisme dans le monde est principalement de pragmatisme. Sur le fond, l’adhésion au libéralisme est en déconfiture, en France et dans le monde. Sans adhésion de fond, il n’y aura pas de précurseur, donc pas d’adhésion de pragmatisme.
    Les auteurs ont donc raison d’appeler les libéraux à une prise de recul, plutôt que de continuer à ressasser les mêmes arguments économiques puisque, aussi probants soient-ils, ils sont manifestement insuffisants.

    Pour moi, replacer le libéralisme dans son contexte mène au constat de son enracinement dans le christianisme – ce qui peut sans doute choquer des libéraux ou des chrétiens, mais je ne suis d’ailleurs pas le premier à le penser. Voici succinctement quelques arguments.

    D’abord, les auteurs, il me semble, constatent que le libéralisme a bien un fondement de nature religieux lorsqu’ils disent « Il dit aussi ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ne l’est pas. », ou même en rejetant dès le titre une vision matérialiste du libéralisme.

    Ensuite, il faut constater que la lente maturation du libéralisme, sous tous les aspects évoqués dans l’article, s’est produite dans la chrétienté. Et qu’il ne se trouve d’adhésion populaire que dans le dernier carré du christianisme en occident, les chrétiens étatsuniens.

    Enfin, parmi bien des considérations déjà faites sur le sujet, je voudrais suggérer que deux facteurs essentiels de l’anthropologie chrétienne impliquent le libéralisme:
    - Une éthique de responsabilité individuelle;
    - Une vision très circonscrite de l’absolu, donc très étendue de ce qui ne l’est pas.

    Le christianisme, étant une religion affirme un absolu. Mais dans son cas particulier, c’est pour le réduire au minimum, et sous une forme très abstraite, puisqu’il s’agit de la morale chrétienne. C’est la raison pour laquelle le christianisme a dû inventer la distinction entre deux domaines d’autorités distincts : l’un de nature religieuse, absolue et abstraite; et l’autre de nature temporelle, concrète, et coercitive.
    La notion contemporaine d’État est issue de cette seconde autorité (de moins en moins toutefois, puisqu’il s’est approprié depuis un siècle la sphère de compétence qui fut mille ans durant celle de l’Église).
    Le penchant démocratique chrétien vient de ce que le christianisme retourne en faveur de la tolérance la principale conséquence pratique des religions, qui est d’empêcher le débat par le dogme. En effet, si la religion en place affirme qu’il n’y pas de dogme sur tel sujet, alors personne ne peut affirmer détenir la vérité sur ce sujet. Le débat et l’expression libre en sont facilités. Une religion affirmant un absolu limité et abstrait est ainsi plus favorable au débat que pas de religion du tout.

    L’éthique de responsabilité découle aussi de la nature abstraite de la morale chrétienne, et de ce qu’elle est entièrement tournée vers les rapports à autrui (Dieu y compris). Par exemple Jésus répond « gardez-vous de l’avarice » à ceux qui lui demandent d’établir des règles de succession.
    Ainsi l’individu chrétien est dépourvu de règles, mais non de guidage moral. Il n’a donc d’autre choix que de prendre ses responsabilités. Cette morale a su établir, avec le temps, cet équilibre complexe entre libre-arbitre et appartenance de groupe qu’on appelle liberté individuelle.

    Le lien entre christianisme et libéralisme est aussi apparent dans leurs déconfitures parallèles, sous les coups de leur ennemi commun, le socialisme. Celui-ci est antinomique de l’éthique de responsabilité, ce pourrait même être sa définition : Il ne cherche qu’à soulager l’homme de toute responsabilité, au travers de minimas sociaux, de l’égalitarisme, de la culture l’excuse etc. Il s’oppose aussi au christianisme en rejetant violemment toute division de l’autorité.