Le chèque scolaire a-t-il une chance dans un pays dirigiste ?

Publié Par Jacques Bichot, le dans École & éducation

Le chèque scolaire est la solution qui permettrait à la libre entreprise pédagogique de concurrencer à armes égales l’administration pédagogique qu’est l’Éducation nationale. Mais s’il se répand dans des pays anglo-saxons, peut-on l’acclimater à des pays dirigistes tels que la France ?

Par Jacques Bichot, économiste, professeur émérite à l’université Lyon 3 (*).

Au pays de la carte scolaire, la liberté de choix de l’école par les familles est vaille que vaille assurée par l’existence d’établissements dits « libres » qui produisent un petit quart de l’enseignement des premier et second degrés.

Pourquoi « dits » libres ? Parce que ces institutions vivent très majoritairement grâce à un contrat léonin passé avec l’État : celui-ci prend en charge les salaires de leurs enseignants, mais en contrepartie leur impose des règles de fonctionnement calquées sur celles de leurs homologues publiques. La liberté de ces établissements « sous contrat » est donc limitée, qu’il s’agisse des programmes, des méthodes pédagogiques ou des équipes.

Certains d’entre eux envient les rares adeptes du loup de Jean de La Fontaine, qui ne portent aucun collier ; mais la maxime « point de franche lippée, tout à la pointe de l’épée » leur ferait perdre la plus grosse partie de leurs effectifs ; de nombreux enfants et adolescents seraient privés de services éducatifs qui leur conviennent mieux que ceux des établissements publics situés à proximité ; ils conservent donc le collier de la sujétion.

Le chèque scolaire est la solution qui permettrait à la libre entreprise pédagogique de concurrencer à armes égales l’administration pédagogique qu’est l’Éducation nationale. Il consiste en effet à fournir un budget par élève à tout établissement répondant à de strictes normes de qualité, qu’il soit public ou privé. Le financement reste assuré par l’impôt, ce qui garantit à tout citoyen, fut-il pauvre comme Job, que ses enfants pourront être scolarisés où il veut dans de bonnes conditions.

L’impôt, dès lors, ne servirait plus à soumettre les enfants et les jeunes à un enseignement « politiquement correct », mais à concilier concrètement les trois principes de la République : la liberté (pour les familles et pour les équipes pédagogiques), l’égalité (entre les enfants de riches et les enfants de pauvres), et la fraternité (les riches payant une bonne partie de la scolarité des enfants des pauvres).

Le chèque scolaire existe depuis fort longtemps aux Pays-Bas, et prend de l’extension dans divers pays anglo-saxons ; il fait également son apparition dans certains pays émergents. Pourrait-on l’acclimater à des pays dirigistes tels que la France ? L’amorce d’étude de faisabilité que j’ai réalisée il y a deux ans [1], et un récent colloque [2], montrent qu’il ne faut pas rêver : les obstacles à une réforme de grande envergure sont puissants, du fait des institutions, des statuts, et des mentalités.

Dans beaucoup de domaines, le « big-bang » serait en France la meilleure façon de réaliser un véritable changement institutionnel, si les dirigeants de ce pays avaient l’intelligence et l’audace requises pour mener une telle opération. Mais la ligne Maginot qui protège l’enseignement traditionnel est probablement beaucoup plus complète que celle qui, en 1940, a été débordée par la blitzkrieg allemande. Il faut donc réfléchir à une stratégie d’infiltration.

À cet égard, plusieurs « niches » mériteraient un examen attentif. Certains types d’études supérieures sont en contradiction avec le principe d’égalité, par exemple les études de gestion, tantôt prises en charge par l’impôt (Instituts d’administration des entreprises) et tantôt principalement financées par les étudiants ou leurs parents (écoles de commerce). Dans d’autres domaines, l’Éducation nationale est visiblement dépassée par les besoins de la population (handicapés, surdoués, quartiers défavorisés). En faisant des propositions constructives pour améliorer les choses dans de tels domaines grâce au chèque scolaire, peut-être pourrait-on commencer à faire comprendre l’intérêt qu’il présente pour la liberté, l’égalité et la fraternité, et aussi pour l’efficacité.

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(*) Dernier ouvrage paru de l’auteur : Les enjeux 2012 de A à Z, éd. l’Harmattan, 2012.

  1. Voir nos trois articles dans Les Cahiers de l’Éducation (n° 36, 38 et 40, avril, juin et octobre 2010) intitulés « Le chèque-éducation : une idée française mise en œuvre à l’étranger » ; « Le chèque-éducation en France, première étude de faisabilité » ; et « Le chèque-éducation peut-il tenir ses promesses ? ».
  2. Fondation pour l’école, colloque du 3 avril 2012 à l’Assemblée nationale, où fut présentée une étude de Charles Arnoux et Liliane Debroas : « Bilan des expériences étrangères de financement public du libre choix de l’école ».
  1. Sans évoquer le chèque « instruction » (l’éducation relevant exclusivement de la famille) et ses mérites incontestables, on peut être surpris par la définition de l’égalité et de la fraternité donnée par l’auteur de ce billet.

    L’égalité utopique et la fraternité dévoyée en solidarité contrainte, piètre caricature de la charité, sont incompatibles avec la liberté. En revanche, l’égalité réelle, face à la loi, et la fraternité effective, autrement dit la contribution proportionnelle de chacun aux activités régaliennes de l’Etat, en défense de la vie, de la liberté, et de la propriété privée, sont en harmonie avec la liberté.

    Il convient de rester attentif et de ne pas pervertir le chèque éducation en outil de sauvegarde de la société collectiviste. Il n’est pas possible de « concurrencer » l’éducation nationale : pour être efficace, on ne peut que la supprimer.

    1. Le cheque eucation peut justement suprimer le mamouth, si les parents decident tous d’envoyer leurs gosses dans le prive…

      1. Il ne faut pas négliger la capacité de nuisance de margoulins qui dominent l’EdNat, pour limiter les effets positifs du chèque, comme ils l’ont montré avec la suppression de la carte scolaire, qui s’est transformée en « assouplissement » : ils continuent de faire ce qu’ils veulent, arbitrairement. Comment a-t-on pu leur céder autant de pouvoir sur nos enfants ?

    2. Je pense que n’importe quel libéral sera d’accord avec vous la dessus, mais on aura pas de grande révolution libérale de si-tôt dans ce pays, donc va falloir procéder par étape.
      Les défenseurs de l’EN sont encore trop nombreux pour qu’on la voie disparaitre (même en rêve)
      En somme faut appliquer la même recette que pour l’ouverture au marché des monopoles d’états (postes, transports), pour pouvoir ensuite permettre la privatisation total du secteur. Et ce sera surement lent, très lent. Mais faut pas oublier que l’EN représente 1 ou 2 millions d’individus …

      1. L’éducation et la santé sont les deux secteurs communistes qui peuvent être aisément libérés, rapidement et sans attendre, parce que ces secteurs peuvent s’intégrer immédiatement dans le cycle de création de richesses. Ce sont plutôt les retraites par répartition qui seront longues à transférer, compte tenu du fait qu’il faudra bien financer jusqu’au bout les rentes des retraités actuels, ces derniers ne pouvant créer aucune richesse ou seulement à la marge.

        Les tentatives de réformes lentes, en douceur, sont condamnées à échouer du fait d’oppositions corporatistes très bien organisées, par la simple non application des lois et leur contournement avec des décrets d’application jamais votés, les règlements intérieurs, les notes de services et autres directives d’application ou tout simplement par l’absence totale de sanctions pour les fonctionnaires qui ne les appliquent pas. Pour ceux qui en douteraient, une expérience, même courte, au sein d’un des secteurs communistes vous permettra de comprendre que les lois votées, les fonctionnaires s’en fichent bien. Attention toutefois au choc culturel !

        Il n’y a pas de solution en dehors d’une rupture rapide, en quelques jours ou semaines, vidant de sa consistance le pouvoir des mammouths. Et c’est par le porte-monnaie qu’on agira le plus efficacement possible : il faut rompre le lien financier, le circuit monétaire. Il faut cesser de les financer. Quoi qu’on fasse, il y aura opposition des intérêts corporatistes. Quitte à avoir une opposition, autant lui donner une bonne raison de s’exprimer une dernière fois ! Mais sans argent, ça ne durera pas longtemps.

  2. Qui va définir les strictes normes de qualité et en fonction de quels critères??

    1. Voilà un sujet qui devrait relever d’un choix démocratique.

      1. C’est des familles que doit relever le choix de l’école, et non de l’État, même démocratique.

        1. En toute logique, comme toute norme de qualité, elle devraient non être centralisée, mais en concurrence elles mêmes ! De même qu’il existe plusieurs label de qualité pour les universités et écoles supérieurs, y compris un délivré par l’état, mais pas seulement.

  3. Libérer l’enseignement de l’emprise étatique, c’est remettre en cause le culte de l’État.
    L’instruction s’est développée en Occident comme une extension de l’enseignement moral, donc du domaine de Dieu, sous l’autorité de l’Église.
    Il fut nationalisé en 1905. Depuis, on assiste à ce que toutes les nationalisations n’on jamais manqué de produire.

    Voici un point développement intéressant:
    http://www.detroitnews.com/article/20120405/MIVIEW/204050491/Wolfram–Mark-Steyn-does-Paul-Revere#.T39D6cOxKIc.twitter

  4. Stéphane Lallement

    On remarquera que même les établissements dits hors contrat sont soumis à des règles strictes, notamment en matière de respect scrupuleux du programme (sinon c’est la prison : http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000006418058&cidTexte=LEGITEXT000006070719&dateTexte=20111225&oldAction=rechCodeArticle )

    Les libéraux devraient insister d’abord pour dépénaliser l’enseignement libre plutôt que de parler simplement d’argent.

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