Kenya : vers une croissance soutenable ?
Publié le 10/03/2012
Pour atteindre son potentiel de croissance, l'économie kenyane a besoin des entrepreneurs, et ces derniers ont besoin d'être libérés, grâce à l'Etat de droit.
Par Oasis Kodila Tedika.
Article publié en collaboration avec Un monde libre.
Beaucoup d’observateurs présentent la croissance économique kenyane comme étant très forte, surtout celle de 2010 qui se situe à 5,3%, alors qu’en 2009 elle n’était que de 2,5%. Ils reconnaissent cependant rapidement que cette économie souffre de deux défauts majeurs : un manque de diversification économique et une forte dépendance aux caprices de la nature, notamment la pluviométrie. Cette vision reste, à notre avis, un peu réductrice pour de multiples raisons.
S’il est vrai qu’un doublement du taux de croissance en une année seulement est une bonne chose, il est vrai également que ce taux est loin du potentiel du pays, qui avait déjà atteint le taux de 7% en 2007. Et là encore, on n’avait pas encore réalisé tout le potentiel du pays. En considérant toute la dernière décennie, le taux de croissance moyen du pays n’était que de 3,8%. Très faible, trop faible, notamment pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement.
La croissance, bien qu’au-delà de la barre des 5%, reste cependant très fragile, voire de « mauvaise qualité ». Presqu’unanimement, on estime que ce taux de croissance de 5,3% est tributaire de la bonne pluviométrie de 2010 et à des prix plus élevés à l’exportation des produits kenyans sur les marchés mondiaux. On connait le refrain : il n’y a pas plus de trois ans que l’Afrique a été plongée dans la récession, entre autres, du fait du retournement des prix des matières premières.
Certes, cette économie souffre de manque d’innovation, qui se traduit par une diversification quasi-nulle – le pays n’exporte essentiellement que des produits agricoles – et d’une dépendance à l’égard de la nature. Mais, admettre déjà cette analyse a pour corollaire : la croissance kenyane n’est pas tant à louer, car sur le long terme, elle ne peut pas être soutenable. Il s’avère plus sage d’intégrer dans cette observation un des éléments clés de la soutenabilité de la croissance, à savoir l’investissement privé qui n’est pas souvent mis en exergue.
S’il est vrai que l’Etat peut être utile dans la démarche de la diversification, l’entrepreneur privé reste l’élément-clé. Il est un acteur phare dans la diversification, et dans la capacité d’une économie à sortir de la dépendance à la nature. Ainsi, promouvoir l’entrepreneuriat est une des réponses aux deux défis évoqués plus haut. Dans ce cadre-là notamment, le diagnostic de la croissance effectué dans une étude récente de la Commission économique africaine fait ressortir la corruption, la criminalité, l’incertitude sur la politique, le problème d’infrastructures et le coût de financement comme étant les vrais obstacles à l’investissement privé. Résoudre ces problèmes entraînera une augmentation des investissements privés.
La corruption est endémique au Kenya. L’écho de cette mauvaise réputation est parvenu ailleurs notamment après la démission de John Githongo, ancien directeur de Transparency International kenyan, de son poste de président en charge de la lutte contre la corruption, à la suite du scandale de l’Anglo Leasing Finance, auquel le gouvernement aurait été mêlé. Aujourd’hui, le Kenya se classe 154ème sur 178 pays, avec un score de 2.1 sur 10 selon l’indice 2010 de perception de la corruption calculé parTransparency International. Couplée à la corruption, la criminalité repousse les investissements privés.
Ces derniers ne savent se développer lorsque les infrastructures sont problématiques. En effet, au Kenya, l’énergie et le transport coûtent très chers. Le pays n’a qu’une faible note de 17,9 sur 100, selon l’indice de la Fondation Ibrahim en matière d’infrastructures. Comme c’est souvent le cas dans les pays africains, l’accès au financement est très limité et les coûts sont élevés pour certaines catégories d’emprunteurs (par exemple, entrepreneurs ruraux et petits entrepreneurs). Il est aussi accentué dans un contexte de corruption lato sensu.
En définitive, la croissance kenyane n’est pas aussi forte que l’on voudrait la présenter. Elle reste tributaire, du moins jusqu’ici, des facteurs imprévisibles comme la nature. Et vouloir une croissance forte et soutenable nécessite de la part du gouvernement kenyan un accent important mis sur l’investissement privé et donc sur de meilleures institutions permettant de promouvoir ce dernier. Cette insuffisance est un défaut majeur.
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