Belgique | Opinions

Je suis une vache à lait

Publié le 23/02/2012

Aujourd’hui, le péril pour un entrepreneur n’est plus de prendre les mauvaises décisions ou de perdre un client important, mais de voir les règles d’imposition changer en cours de route de façon totalement imprévisible. Entreprendre, c’est s’inscrire dans la durée. Est-ce encore possible aujourd’hui ?

Par Fred Wauters, Bruxelles, Belgique.

La dernière chronique de Chaos Theory est intéressante à plus d’un titre. D’abord, elle revient sur le “hold-up” que constituent les dernières trouvailles fiscales de l’équipe Di Rupo et sur les difficultés qu’elles poseront aux salariés comme aux entreprises qui les emploient. En filigrane, Chaos Theory revient aussi sur le décalage entre le quotidien de l’indépendant et la manière dont il est dépeint à la population par des politiciens et des journalistes bien peu au fait de la question.

C’est mon histoire

Le récit de Chaos Theory pourrait être le mien, ou celui de dizaines de milliers de personnes en Belgique. Des dizaines de milliers d’entrepreneurs qui ont un jour décidé de poursuivre leur rêve. Avec courage et persévérance, car la vie d’indépendant est loin d’être rose.

Déjà, il y a le départ. Gratter les fonds de tiroir, taper les amis et contracter un crédit pour réunir les fonds nécessaires au démarrage de l’entreprise. Enchaîner les calculs, les projections, les interrogations. Subir le regard étonné ou ahuri des amis, des collègues, des parents qui se demandent pourquoi vous lâchez une “bonne situation” pour faire autre chose. Je me rappellerai toujours la réaction de ma chère maman lorsque je lui ai annoncé mon intention de quitter le monde du salariat et de la certitude pour me consacrer au développement de mes activités d’écriture et de communication. Plus encore que son discours, son visage trahissait son angoisse de mère. J’y ai lu quelque chose comme : “Indépendant ? Mon dieu, quelle horreur ! Mon fils va se ruiner, s’endetter, tout perdre jusqu’à dormir dans des cartons sous les ponts de Bruxelles.”

Sale fraudeur !

À l’époque, nous étions en 2008, l’année de tous les dangers. Deux mois après ma décision de faire le grand saut, Lehman Brothers s’effondrait, ce qui n’a pas contribué à rassurer ma mère, de plus en plus inquiète. À l’époque, comme tous les indépendants qui se lancent, je n’avais même pas de bureaux pour ma société. Elle squattait un coin du salon de mon petit appartement. Ma compagne et moi habitions ensemble depuis peu. Ce “ménage à trois” que je lui ai imposé “le temps de glaner mes premiers clients” – en réalité trois années entières – n’a pas toujours été facile à vivre. Peu à peu, à force d’acharnement et en injectant régulièrement ce qui restait de mes économies dans la société, j’ai fini par faire décoller mon activité. Je me suis empressé de rassurer ma chère maman, qui m’a alors jeté un regard lourd de reproches. De “futur clochard potentiel”, j’étais devenu “fraudeur fiscal patenté”. Forcément, un indépendant qui gagne de l’argent, c’est un indépendant qui fraude. Peu importe que je sois actif dans le B2B et que mes clients soient tous assujettis à la TVA. J’étais indépendant, donc je fraudais, je “faisais du noir”, je “trafiquais avec la TVA”. Et si je m’offrais une nouvelle voiture pour compenser mes 60 heures de boulot par semaine, mes insomnies, et la mort temporaire de ma vie sociale, ce n’était pas un petit cadeau bien mérité mais une nouvelle et scandaleuse façon d’éluder l’impôt. L’affaire était pliée: j’étais un sale profiteur, et je payais moins d’impôts qu’un salarié, point barre.

Et l’incertitude ?

“Profiteur”, l’image est commode. Mais sommes-nous des profiteurs ? Les petits indépendants sont des entrepreneurs: ils ont créé leur activité de leurs propres mains. En troquant la sécurité d’un salaire qui tombe chaque mois à date fixe contre la certitude de passer quelques années à se demander s’ils pourront se verser quelque chose le mois suivant. En sachant que durant les périodes de vaches maigres il faudra se serrer la ceinture parce que le peu de cash qui reste sur le compte doit servir d’abord à payer les administrations fiscales et sociales, qui ne tolèrent aucun retard et menacent d’amendes salées au moindre retard. En renonçant à leurs vacances que ce soit par manque d’argent ou parce qu’un client important vient d’arriver avec une commande urgente et que l’entretien de la relation commerciale implique de sauter sur l’occasion. En s’interrogeant régulièrement sur l’opportunité d’un nouvel investissement. En se se demander pourquoi une société doit s’assujettir à l’ONSS et verser une cotisation annuelle. En recevant de temps à autre des courriers inquiétants ou surréalistes d’administrations dont ils ignoraient jusqu’à l’existence, mais qui ont découvert une nouvelle vache à traire. En écoutant bien trop souvent un ministre annoncer, la bouche en cœur, l’augmentation d’une taxe existante, la création d’une nouvelle taxe, voire les deux, et calculer combien d’heures en plus il faudra travailler chaque mois pour maintenir une rémunération identique. En ressentant un petit pincement au cœur chaque fois qu’une enveloppe marquée “Administration des Contributions Directes, de la TVA, des contributions indirectes (biffer la mention inutile) s’annonce dans la boîte aux lettres. En se relevant à deux heures du matin pour peaufiner une offre de prix ou achever une commande urgente.

Le plus beau métier du monde

Malgré tout cela, entrepreneur, c’est le plus beau métier du monde. La sensation unique de se dire qu’on a créé son propre job, et l’espoir secret, malgré tous les tracas supplémentaires que cela représente, de devenir un jour employeur. La fierté de développer des relations de long terme basées sur la confiance avec ses clients. L’envie d’explorer de nouveaux marchés, de lancer de nouveaux produits ou de nouveaux services. La satisfaction d’augmenter chaque année son chiffre d’affaires. Le sentiment de victoire la première fois qu’on réalise que cette année ce ne sera pas une perte mais un bénéfice. La certitude de se sentir à sa place, en accord avec soi-même, maître de sa destinée. Le prix à payer pour tout cela, c’est de devenir une vache à lait, taxable à merci. C’est cher payé, mais le jeu en vaut la chandelle. À condition toutefois que les règles soient claires, justes et fixées pour une période qui offre le minimum de certitude requise pour établir des projections financières. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’état modifie de plus en plus rapidement les règles, parfois avec effet rétroactif. Acheter une nouvelle voiture ou réaliser de nouveaux investissements devient une loterie, et plus un calcul rationnel. Aujourd’hui, le péril n’est plus de prendre les mauvaises décisions ou de perdre un client important, mais de voir les règles d’imposition changer en cours de route de façon totalement imprévisible. Entreprendre, c’est s’inscrire dans la durée. Est-ce encore possible aujourd’hui ?

Lien raccourci: http://www.contrepoints.org/?p=70392

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