De l’irréversibilité de la démocratie libérale

Publié Par Fabrice Descamps, le dans Non classé

Francis Fukuyama a raison d’affirmer qu’il y a des irréversibilités dans l’histoire et que la démocratie libérale est une de ces étapes irréversibles, non pas irréversible au sens où nous ne pourrions pas revenir un jour à une forme ou une autre de despotisme, mais au sens où, si nous y revenions, nous saurions que l’histoire est repartie dans la mauvaise direction.

Par Fabrice Descamps

Dans un article paru récemment dans l’excellent magazine Books, le philosophe anglais John Gray – homonyme du psychologue américain qui nous parla naguère de Mars et Vénus – s’en prend vertement, c’est le cas de le dire comme on va le voir, à Francis Fukuyama à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Le Début de l’histoire. Jugez-en plutôt : ce pauvre Fukuyama a eu l’impudence de reprendre ses thèses des années quatre-vingt-dix sur la fin de l’histoire. Et M. Gray d’accabler Fukuyama de ses sarcasmes. L’article est mauvais, ne le cachons pas, car il présente trop peu d’arguments et trop de mépris à l’égard des idées défendues par Fukuyama.

Je crois en effet que Francis Fukuyama mérite mieux que les vaticinations d’un misanthrope, partisan le plus convaincu de l’anti-humanisme le plus sinistre et qui déclarait il y a quelques années : « l’homme doit se débarrasser de ce préjugé détestable qui voudrait que la planète soit faite pour lui et qu’il puisse profiter de ses fruits comme bon lui semble ».

On reconnaît ici le dogme central de l’écologie profonde : l’homme est un animal comme les autres et n’a aucune priorité sur les autres espèces qui peuplent la planète.

Eh bien non, M. Gray, l’homme n’est pas un animal comme les autres et oui, il a effectivement le droit de faire de la planète ce qu’il décidera d’en faire.

Quel est en effet le seul intérêt de l’écologie ? C’est de protéger l’homme de lui-même en l’empêchant de dilapider sottement les ressources dont il dispose. C’est de préserver son environnement afin qu’il puisse continuer de l’habiter dans des conditions qui lui permettent d’y être heureux. L’écologie est donc une dimension nécessaire de l’action humaine mais en aucun cas elle n’a pour but de sauver la planète et les espèces qu’on y trouve pour elles-mêmes et indépendamment de l’homme ou sans lui. Et cela pour une raison fort simple : l’action politique, dont l’écologie est une dimension parmi d’autres, n’aurait pas de sens si elle n’était au service du bien public, c’est-à-dire de la préservation du contrat social qui nous lie les uns aux autres. Une écologie politique qui tournerait le dos à l’humanisme, comme entend le faire John Gray, serait donc une contradiction dans les termes car la politique n’a plus aucune signification si elle ne sert pas l’intérêt public. J’aime bien les petits oiseaux, mais je serais prêt à tous les sacrifier pour sauver un seul de mes enfants. Bien entendu, je serais fort triste d’en arriver là, mais enfin, je ne fais pas société avec les petits oiseaux et, désolé, je préfère mes enfants.

M. Gray a de plus l’outrecuidance de nous présenter ses propres thèses comme le sommet de la modernité et celles de Fukuyama comme « ringardes ». Oserais-je pourtant rappeler que l’humanisme est né seulement à la Renaissance et s’est épanoui à partir du XVIIIe siècle tandis que les idées de M. Gray sont vieilles comme l’animisme, la plus ancienne des religions de l’humanité ? Ringardiser l’humanisme et faire de sa négation une pensée « branchée », il fallait y penser.

Je vois néanmoins une vertu aux idées de M. Gray, c’est de clarifier le débat entre les humanistes et leurs adversaires. Qu’on ne s’y trompe pas : les anti-humanistes sont des ennemis déterminés de l’humanité. La survie de notre espèce leur est indifférente, pire, certains comme M. Gray semblent à peine cacher la jouissance que leur procurerait la disparition de l’homme. Pire encore, certains prennent l’écologie comme prétexte pour laisser libre cours à leur misanthropie. Nous nageons ici en pleine irrationalité et l’écologie vaut mieux que certains de ses défenseurs.

Francis Fukuyama

Car que reproche-t-on inversement à Francis Fukuyama ? C’est de dire tout haut ce que tous les humanistes pensent tout bas : que l’histoire a un sens. Mais attention, qu’on me comprenne bien. Le fait que l’histoire ait un sens ne signifie pas du tout que ce sens ne nous échappe pas trop souvent ni que l’histoire aille mécaniquement dans ce sens.

Il en va en effet de l’histoire comme de la science : la connaissance que nous en avons est cumulative. On se s’étonnera donc pas que les adversaires de l’humanisme soient souvent également des ennemis déclarés de la science… comme M. Gray. Mais, de la même manière que la physique d’Einstein nous rapproche plus de la vérité ultime que la physique de Newton sans que nous puissions pour autant prétendre quelle forme prendra la physique qui demain remplacera en mieux celle d’Einstein, de même avons-nous le droit d’affirmer, à l’instar de Francis Fukuyama, que la démocratie libérale est la forme supérieure de gouvernement des sociétés humaines, même si un jour une idéologie politique encore plus sophistiquée vient nous en montrer les limites. N’importe quel militant arabe des droits de l’homme est plus lucide à ce sujet-là que M. Gray.

Or cela ne signifie pas, j’y reviens, que l’histoire aille toujours dans le bon sens : le monde peut régresser. Dans ce cas, nous serons en effet autorisés à dire qu’il ne progresse plus, qu’il va dans le mauvais sens, mais certainement pas, comme M. Gray, que « l’histoire est cyclique ». Fukuyama y insiste : que l’histoire ait une fin, autrement dit un but, ne veut pas du tout dire qu’elle atteindra jamais cette fin ni qu’il n’y aura plus d’événements historiques ; cela signifie simplement qu’il y a un cap, même si nous ne savons pas quel il est. Car nous ne pouvons pas apercevoir cette fin de l’histoire, exactement pour la même raison que nous ne pouvons pas savoir à quoi ressemblera la physique du futur, mais nous pouvons très certainement comparer les époques – de la même manière que nous comparons les états de la science – pour dire si oui ou non, nous vivons mieux que nos grands-parents. Or force est de le constater, nous vivons objectivement mieux que nos grands-parents, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de santé publique .

Comme Raymond Boudon avant lui, Fukuyama a donc raison d’affirmer qu’il y a des irréversibilités dans l’histoire et que la démocratie libérale est une de ces étapes irréversibles, non pas irréversible au sens où nous ne pourrions pas revenir un jour à une forme ou une autre de despotisme, mais au sens où, si nous y revenions, nous saurions que l’histoire a fait demi-tour et est repartie dans la mauvaise direction. La Russie, ainsi, est-elle dans la mauvaise direction. Le monde arabe commence à se remettre dans la bonne (Pourvou que ça doure !).

Qu’ont à nous proposer en face les adversaires de M. Fukuyama comme John Gray ? La peur. Peur du nucléaire, peur des gaz de schiste, peur des OGM, peur du réchauffement climatique, etc., etc. Sur chacune de ces questions, ils interdisent à l’avance tout débat rationnel et scientifique sérieux en manipulant la peur et les bons sentiments face à ceux qui ne partagent pas leurs avis. Remarquons cependant que chacune de ces peurs est entée sur celle d’une disparition de l’humanité. C’est même tellement lancinant dans leurs discours qu’on en vient à se demander ce qui les fascine tant dans la perspective d’une mort prochaine de l’humanité. Souhaitent-ils secrètement ce qu’ils prétendent  redouter ?  Il est loisible de se poser la question. Quant à la réponse, je pense que seule une bonne psychothérapie permettrait de la leur fournir.

En attendant, souffrez, MM. les misanthropes, que je redise ici mon adhésion à un humanisme libéral qui sera, n’en déplaise à John Gray, le passage obligé de tout progrès social futur.

—-
Sur le web.

Laisser un commentaire

  1. Ce qui les excite tant dans l’idée de disparition de l’humanité, c’est que faute de pouvoir transformer leurs désirs écoterroristes en réalité, ils perdent pied, et se tournent vers un simulacre d’automutilation.  » Si l’humain ne peut pas être comme je veux, alors l’humain ne vaut pas la peine, na !  » .

    Trop gâtés, ils se tapent la tête contre les murs, en espérant attirer l’attention et la commisération… qui n’a jamais vu un gamin pourri-gâté se rouler parterre en hurlant, en se donnant lui-même des coups, afin que l’on finisse par lui acheter sa glace ou son jouet, comme il y a été si bien habitué par des parents qui voient le chantage comme une occasion d’interaction, voire comme un signe de reconnaissance et d’amour ? Et bien : pareil ; en tout point.

    Enfin, pour l’instant, c’est un simulacre. Si les enfants semblent bien savoir que tout ça ne relève que du caprice et de la mise en scène (ils ne sont pas encore trop cons : leur glace ou leur jouet, ils savent que c’est à portée, et qu’il suffit juste de passer à la caisse enregistreuse, comme n’importe qui), les caprices d’adultes, ça dérape plus que souvent…

    Or les socialistes qui versent dans  » l’humain ne vaut pas la peine « , passant de la théorie à la mise en application, aux moins pour certaines catégories qui ne rentreraient pas dans leurs petits cases, c’est hélas tout sauf inédit (d’autant moins que leurs désirs sont invariablement concentrés sur la transformation de notre espèce en quelque chose qui n’a justement rien d’humain – ce qui est un peu moins anodin qu’une glace ou un jouet).

  2. Une autre explication énoncée par Hannan est la suivante : une tragédie de la gauche, qui prétend donner la parole aux « sans voix », est que, quand elle y arrive, les « sans voix » humains ne disent pas des choses de gauche. C’est génant, et même dévastateur. Mais il y a une solution absolument géniale : donner la parole à des « sans voix » qui ne pourront jamais parler. Les ours polaires, les bébés phoques, les baleines, l’atmosphère, « la planète » et tout ce que vous voulez.

    http://archives.contrepoints.org/Inuits-contre-Greenpeace.html

    1. C’est vrai que des « sans voix » sans voix, c’est vachement (huhuhu) pratique… c’est tout bête (non… franchement…), mais c’est une sacrée trouvaille.

      Cependant, pour reprendre un point de « détail », j’aurai toujours du mal à me faire à l’idée qu’il faudrait placer les socialistes (proclamés) à gauche d’un échiquier (le Nolanisme pointe certes une différence entre être pour les libertés individuelles, mais contre les libertés économiques, et inversement ; pourtant, je suis d’avis qu’il y a peu d’intérêt à se focaliser sur ce genre de subtilités : l’intérêt principal, d’un point de vue libéral, il me paraît surtout résider dans l’idée que les deux positions sont incohérentes, ce qui ne peut que se terminer de la même manière : mal, en perdant, et les libertés individuelles, et les libertés économiques ; trois des coins du diagramme revenant, au bout du compte, peu ou prou au même ; les économies n’étant qu’une des formes naturelles qu’ont les humains d’entretenir des relations sociales, ou les sociétés n’étant qu’une des formes naturelles que prennent les économies humaines – comme on veut)…

      … à la base, se placer à gauche (d’une assemblée), c’est pour combattre les privilèges, les avantages (positivistes, puisque le but d’une assemblée est de légiférer), forcément, indus (comme Bastiat, par exemple, parmi ceux à l’avoir fait d’une manière cohérente). Or, si l’on veut mettre fin à des passe-droits dans le seul but d’en instaurer de nouveaux, autant se mettre à droite tout de suite : ça évite de la paperasse (et les fonctionnaires afférents), le temps venu de défendre les nouveaux privilèges, une fois ceux-ci établis.

      Les avantages ne peuvent pas être indus en ce que certains manquent, eux, d’avantages (si on les leur donne, ce ne sont plus des avantages ; NB : on peut ici directement remplacer « avantage » par « pognon », pour s’étendre au delà du cadre purement règlementariste ; en précisant que si l’on force tout le monde à toujours avoir la même quantité de pognon que les autres, ce n’est plus du pognon) ; ils ne peuvent l’être qu’en ce qu’ils limitent la liberté de ceux qui ne les ont pas (ce qui fait que si on leur donne d’autres avantages, ils deviennent tout aussi indus ; et là, on peut aussi remplacer « avantage » par « pognon », en précisant que si on donne du pognon à ceux qui n’en ont pas, ça en prive ceux à qui on le prend, ou dévalue celui de ceux qui en ont si on se met à en sortir d’un chapeau).

      Je sais bien que je joue sur les mots… mais quand même le langage ne fonctionne plus, comment le reste pourrait-il fonctionner ? Le paradigme qui consiste à penser que la gauche, c’est faire des bisous aux pauvres, et la droite, des bisous aux riches, c’est un système de pensée qui force (littéralement) à se plier à l’idée des bisous (forcés, donc). Dans ce cadre, comment voulez-vous introduire l’idée d’arrêter de forcer qui que ce soit à faire des bisous (entre autres) ? Ce qui n’est arrangé en rien quand des partis prétendument libéraux s’allient à ceux qui voudraient forcer tout le monde à se faire des bisous (fut-ce modé[M]rément, ça ne change pas grand chose au problème)…

      … bref, je trouve plus naturel de placer les libéraux à gauche (d’autant plus qu’ils tendent vers l’anarcapisme), et les conservateurs, à droite (d’autant plus qu’ils s’éloignent de la liberté ; qu’ils soient Califes, ou veuillent le devenir à la place du Calife en titre). Ça n’avance pas forcément à grand chose, mais je trouve ça moins confondant, plus cohérent ; qu’on parle de liberté économique ou morale, les deux étant fondamentalement corrélés. Et puis, je dois avouer que j’aimerais bien voir la gueule des cocos, si des libéraux revendiquaient haut et fort d’être placés très à leur gauche !

    1. D’autant plus que la démocratie peut se révéler être bien plus horrible qu’un régime despotique. En ce sens il faut garder en tête que la démocratie n’est nullement une fin, mais un simple moyen – surtout quand elles est directe (à la sauce de chez moi, la Suisse) – permettant de maintenir ou de gagner la défense des libertés individuelles. Pour tout libéral, donc, la démocratie doit disparaître au profit d’une société sans « pouvoir politique » et où le respect des libertés individuelles est au dessus de tout.

      Je ne me battrais jamais pour défendre la démocratie, mais je me battrais pour qu’elle me permette d’obtenir le respect absolu des droits individuels. Ceux-ci obtenus, les tentations démocrates devront être évincer de nos réflexions.

      1. Moi je ne me battrais pas forcement pour la démocratie, je pourrais me battre pour la royauté ou pour l’oligarchie, je pense au contraire que même si certaine démocratie peuvent correspondre au pays généralement c’est le système le plus despotique par nature.

        Les USA sont fait pour la république constitutionnel (ce qui n’est plus le cas de nos jours) par exemple, la Suisse est faite pour être une confédération ce qu’elle n’est plus que dans les mots.

        Quoi qu’il en soit l’opposition entre démocratie et autoritarisme est incohérent. Je ne pense pas qu’un seul système dans l’absolu permet forcement de protéger les libertés.

        Il y avait plus de libertés au XIX qui était moins démocratique.

  3. L’idée que le retour au despotisme sera nécessairement perçu comme une régression me paraît absurde. La république romaine a évolué en empire et la féodalité en monarchie absolue. Dans les deux cas le régime évolue vers davantage de despotisme sans que cela soit considéré comme une régression. Les partisans du retour à l’ordre ancien (comme la Fronde) étaient même considérés comme des réactionnaires.

    1. Je vois personnelement l’empire Romain comme une régression par rapport à la Republique Romaine, certes il n’y avait pas la grandeur, mais sur les principes et ce que j’appelle l’âme de la société, je vois aussi la monarchie absolue comme une régression, régression poursuivit par la Revolution Française.

      Et je considére la fronde comme un heureux évenement issu de principes justes.

      1. Oui, enfin votre opinion n’était pas majoritaire à l’époque. C’est ce que je voulais souligner ici pour montrer que ce que dit Fukuyama ne va pas de soi, loin de là.

        1. @Hueb,
          Difficile de parler de « l’opinion majoritaire de l’époque » alors que l’immense majorité des gens n’avaient aucun moyen de s’exprimer, ne serait ce que par le vote.
          Ce que vous assimilez à l’opinion majoritaire n’est que celle des gens au pouvoir donc c’est normal de conclure que les gens au pouvoir considérent le partage du pouvoir comme une régression.

          C’est erreur de se référer aux schémas historiques, parce qu’il y a des choses qui se sont rajoutées qui rendent l’évolution actuelle irréversible : l’alphabétisation de masse, notamment des femmes, la vitesse de circulation de l’information, le progrès technologique…
          Un accident politique ne peut pas renverser ces tendances, seulement une catastrophe planétaire d’origine externe (météorite tueuse, invasion extra-terrestre…). Même un virus effroyable, même une guerre mondiale qui décime 99% de la population ne peut pas renverser ces tendances, quoi qu’on fasse, les connaissances accumulées restent.

  4. Et la Chine?

    Je suis actuellement en Chine et la question se pose. Si la tendance se poursuit encore pendant une décénie, cet énorme pays pauvre sera la première puissance économique mondiale (la suprématie militaire américaine, elle, est encore écrasante). Celà alors que le gouvernement Chinois vient de réduire fortement la liberté sur internet. De fait la Chine n’est absolument pas une démocratie libérale,

    La Chine ne sera sans doute pas le prochain modèle mais si le différentiel de croissance se poursuit, elle posera en tout cas un fameux défit aux démocraties libérales. L’histoire partira t-elle alors en sens contraire?