Les enfants de Fourier

Publié Par Francisco Cabrillo Rodriguez, le dans Histoire de l'économie

Fourier était sans doute utopique. Mais – disons-le clairement – il n’était pas un gars modeste. Il était convaincu que le monde se divisait en deux grandes ères : celle antérieure et celle postérieure à Charles Fourier.

Par Francisco Cabrillo, de Madrid, Espagne

Beaucoup des idées défendues par les socialistes pré-marxistes nous semblent aujourd’hui assez absurdes. Karl Marx, qui était un type intelligent mais peu affable et plutôt malintentionné, nomma « utopistes » les socialistes antérieurs à lui ; parce que, selon son opinion, ils n’avaient pas réussi à démontrer « scientifiquement » le processus historique qui conduirait à l’effondrement du système capitaliste et ouvrirait les portes au communisme. C’est-à-dire, à cette société où – ce sont ses propres paroles – n’importe qui le désirerait aurait la possibilité « de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon son bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique ». Il n’est pas difficile de se rendre compte, en lisant ce texte, du fait que, bien que Marx méprisât les socialistes utopiques, son œuvre était imprégnée de leurs idées à un degré bien plus élevé qu’il ne le reconnaissait lui-même.

Charles Fourier – à ne pas confondre avec le grand mathématicien Jean-Baptiste-Joseph Fourier, strictement contemporain, mais bien plus sensé que notre personnage – naquit en 1772 à Besançon. Critique de la société et de la morale traditionnelle, de la religion chrétienne et de l’économie de marché, il défendit une organisation sociale basée sur des coopératives et des communes auto-suffisantes. Il appela « phalange » ou « phalanstères » ces groupements, qui seraient composées de quelques 1.600 ou 1.800 personnes chacune ; et seraient les centres de production et de consommation, dans lesquels ces personnes vivraient. Les gens y entreraient volontairement. Et dedans, pourraient développer de manière heureuse leur personnalité, donnant libre champ à leurs passions, qui se coordonneraient de manière harmonieuse dans un monde sans impositions, basé sur la coopération des individus, les uns avec les autres.

Fourier était sans doute utopique. Mais – disons-le clairement – il n’était pas un gars modeste. Il était convaincu que le monde se divisait en deux grandes ères : celle antérieure et celle postérieure à Charles Fourier. Dans son livre Théorie des quatre mouvements, il écrivait :

Moi seul, j’aurai confondu vingt siècles d’imbécillité politique et c’est à moi seul que les générations présentes et futures devront l’initiative de leur immense bonheur. Avant moi, l’Humanité a perdu plusieurs mille ans à lutter follement contre la Nature. Moi, le premier, j’ai fléchi devant elle en étudiant l’attraction, organe de ses décrets ; elle a daigné sourire au seul mortel qui l’eût encensée ; elle m’a livré tous ses trésors. Possesseur du livre des Destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et sur les ruines des sciences incertaines, j’élève la théorie de l’Harmonie universelle.

Grand homme, sans doute ! Mais nous savons que les génies aussi ont des ennemis qui, par des observations malveillantes et des réflexions inconvenantes, tentent d’occulter la gloire des plus grands bienfaiteurs du genre humain. Et c’est ce qui arriva à Fourier. Déjà à son époque, en étudiant ses idées, il passa par la tête de plus d’un que les choses n’étaient pas aussi faciles que notre réformateur pensait. Dans la vie – argumentaient-ils –, il y a des travaux agréables ; mais d’autres sont très ennuyeux. Et le plus probable – concluaient-ils – est qu’on ne trouverait jamais de personnes pour s’en charger. Y aura-t-il, par exemple, des volontaires pour se consacrer avec liberté, joie et lâchant la bride à leurs passions au travail d’éboueurs ?

Il semblait difficile de réponde à la critique. Mais Fourier avait également une réponse pour cette objection ! Qui s’occuperait sans se plaindre des détritus et des déchets de toute sorte ? Les enfants ! Répondait notre personnage. Nous connaissons tous – expliquait-il – de nombreux cas d’enfants qui se sentent spécialement attirés par la saleté. Nous pourrions les réunir et former des groupes qui, avec plaisir, se chargeraient de ramasser les poubelles et de réaliser d’autres travaux que les adultes considèrent répugnants. Le problème, apparemment insoluble, trouvait ainsi une brillante solution.

Il est possible que cette idée semble folle à certains. Mais ce doit être dû, sans doute, au fait que dans notre monde matérialiste et capitaliste, beaucoup ont renoncé à construire l’utopie. Et ainsi vont les choses.

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Article originellement publié par Libre Mercado.

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