Politique

Entre Paris et New-York, le cœur balance

Publié le 30/12/2011

Pour comprendre les différences de conception entre Français et Américains concernant la constitution, la démocratie, le libéralisme et la pratique du journalisme, il ne faut surtout pas comparer.

Par Guy Sorman

Entre Paris et New York, mes deux ports d’attache, surtout ne pas choisir. Dans une lettre d’Alexis de Tocqueville à sa mère postée de New York, au printemps 1831, le jour même de son arrivée, celui-ci décrivit par avance ce qui deviendra en 1835 De la démocratie en Amérique. Alors qu’il ne connaît pas ce nouveau monde, mais s’est abondamment documenté, il écrit que pour comprendre, « il ne faudra surtout pas comparer ». L’intuition était judicieuse et reste valide : la tentation est permanente quand on passe incessamment d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, de comparer et donc de juger. Jusqu’à rien n’y comprendre.

S’abstenir de comparer et par suite de juger, ne pas préférer la France ni les États-Unis, requiert d’autant plus d’effort que des termes utilisés ici et là-bas paraissent identiques alors qu’ils désignent des pratiques distinctes. Democracy n’est-ce pas Démocratie ? Constitution est bien Constitution, en apparence. Et Liberalism se traduit-il par libéralisme ? Eh non : autant de faux amis, une liste non exhaustive.

La Constitution américaine, par exemple, est un texte sacré, immuable, à peu près impossible à amender : la plupart des Américains la connaissent sinon par cœur, du moins pour l’essentiel. La plus grande partie de l’action politique américaine exige de s’en tenir à ses principes fondateurs, d’en disputer sans les modifier, sous le regard des gardiens du Temple, la Cour Suprême. Ses neuf magistrats, nommés à vie, se penchent comme des théologiens sur ce que les Pères fondateurs avaient écrit ou l’intention de signifier, il y a plus de deux siècles ! Par conséquent, obliger chaque citoyen américain à souscrire une assurance contre la maladie, est-ce conforme à la lettre et à l’esprit de la Constitution, ou une atteinte à la liberté individuelle, à la limite de l’anarchie, que cette Constitution garantit ? À maintes reprises, quoi qu’en décident les élus du peuple, le Président, les parlementaires, la Cour Suprême a confirmé le droit des citoyens de détenir des armes à feu puisque la Constitution le prévoit. De même, nul pouvoir politique ou judiciaire ne saurait faire obstacle à la liberté religieuse dans toutes ses formes, fussent-elles extrêmes, puisque la Constitution interdit à l’État de se mêler des croyances : l’État ne peut pas interférer avec la création perpétuelle des nouvelles religions, cultes ou sectes. En dernière analyse, la Constitution, telle qu’elle est interprétée, règne sur les Américains, plus que la loi, adoptée par des majorités intermittentes. Nul besoin d’un long discours ni d’une comparaison inutile pour rappeler qu’en France, la Constitution est un « chiffon de papier » : de ce côté-ci, la majorité politique du moment redessine la société sans égard pour des principes élastiques et des pères fondateurs dont on ignore le nom.

La Democracy est tout aussi trompeuse : Tocqueville, quand il en parlait, se référait à sa signification américaine, l’égalité des conditions, ce qui conduit parfois les lecteurs français à le comprendre à l’envers. En France, la Démocratie n’est qu’un Meccano institutionnel : on vote, au niveau local, national, européen, la majorité ramasse la mise, l’opposition s’époumone plus qu’elle ne s’oppose. Parfois, la majorité rectifie la règle du jeu pour favoriser, avec ou sans succès, tel parti, circonscription, personnalité, groupe d’intérêts. La Démocratie française est une espèce mécanique qui ne décrit pas la société, peut conduire à de réformes révolutionnaires et à l’intolérance, parfois.

La Democracy américaine, à l’inverse, décrit moins des institutions que des mœurs : le peuple américain est supposé se conduire de manière démocratique, quelles que soient les institutions. Être démocratique en Amérique, particulièrement à New York, la cité la plus diverse du pays par ses origines et ses conditions sociales, exige de respecter l’égale dignité de l’autre, fut-il d’une couleur, d’une croyance, d’un revenu aux antipodes des vôtres. Les codes de la vie new-yorkaise ne ressemblent en rien à ceux de la vie parisienne et ne laissent pas de surprendre les nouveaux arrivants. Imaginons un chauffeur de taxi parisien, tout juste immigré, tutoyant un Important et l’appeler par son prénom : impensable en France mais commun aux États-Unis où les relations sociales sont toujours égalitaires, en apparence. Mais l’apparence, les codes font une société : démocratique à New York, aristocratique à Paris. Le Français « important » qui débarque à New York ne s’adapte pas toujours aisément à être appelé par son prénom par des inconnus ni au « tutoiement » (qui n’existe pas en anglais, mais qu’expriment d’autres locutions telles que you guys, valable pour tous les sexes). Le noble Tocqueville, en son temps, avoua qu’il avait du mal à s’y conformer : il y pressentait un nivellement par le bas. Disons qu’en France, l’égalité est une norme proclamée sans conséquence pratique, tandis qu’au États-Unis, l’égalitarisme est une obligation de tous les instants. À ceux qui n’aiment pas être « tutoyés », je conseille d’éviter New York ; pour ceux qui apprécient l’aisance des rencontres et la facilité des rapports avec d’autres qui ne nous ressemblent pas, c’est à New York qu’il faut passer du temps. Sans qu’il soit nécessaire de parler anglais, puisque une grande partie de la population, venue d’ailleurs, ne le « baragouine » que passablement.

Liberalism est un autre de ces faux amis qui ne se confond pas avec le libéralisme français. Les libéraux français combattent les interventions abusives de l’État, dans nos choix personnels et nos activités économiques. Les « liberals » américains, à l’inverse, souhaitent que l’État fédéral restreigne les excès du capitalisme et réduise les inégalités sociales. On traduit parfois le libéral français par Conservative aux États-Unis et le liberal américain par social-démocrate en France : une double méprise. Les libéraux français ne sont pas des conservateurs de la moralité parce qu’ils sont généralement laïcs : les Conservative américains sont toujours des zélotes de la morale judéo-chrétienne. Et les liberals américains, classés à gauche aux États-Unis, seraient dans le contexte français, des centristes. La gauche ? Au sens européen du terme, elle est introuvable en Amérique et le socialisme n’y est jamais qu’une posture d’universitaire. Il convient donc de ne comparer ni confondre les libéraux avec les liberals et, mieux vaut ne pas traduire : chacun doit être compris dans son contexte. En France, les prélèvements publics sont de l’ordre de 54% de la richesse nationale, de 30% aux États-Unis : les libéraux veulent moins d’État, les liberals en veulent plus parce que la frontière entre l’État et la société civile ne suit pas le même tracé selon que l’on se trouve en France ou aux États-Unis. Pour ma part, libéral en France, je suis aux Etats-Unis plus proche des liberals que des Conservative. Quant à mon maître d’économie, Milton Friedman, il se définissait comme Libertarian, que l’on traduit maladroitement, faute d’équivalent, par anarcho-capitaliste. Le McDonald’s est universel, Starbucks le devient, tandis que les idéologies américaines restent singulièrement locales.

Ultime absence de comparaison possible : le journalisme. Aux États-Unis, la presse est vraiment un quatrième Pouvoir. Carl Bernstein et Bob Woodward ont fait tomber Richard Nixon en 1973, et Bill Clinton faillit y passer en 1998. Aucun journaliste français, en rêverait-il, ne parviendrait à renverser un Président, pas même un Conseiller général : le journalisme français ne constitue pas un Pouvoir indépendant, il est intégré aux pouvoirs existants. Les médias français sont à peu près tous contrôlés par l’État, en direct ou par des subventions, ou par des entreprises proches de l’État. L’indépendance politique et économique des médias français en devient objectivement impossible ; et au quotidien, elle est affaiblie par la relation intime entre les rédactions et la publicité. Dans un média américain, tout contact est interdit entre les journalistes et les publicitaires ; aucun journaliste américain ne peut accepter une invitation à déjeuner, dîner ou voyager qui ne serait pas payée par le média qui l’emploie. À ce régime-là, les journalistes français mourraient de faim. On sait aussi que les médias français mêlent, sans état d’âme, l’opinion et l’information ou combien l’information est subordonnée à une opinion préalable : le lecteur français s’y attend, tandis qu’un lecteur américain s’en indignerait. Dans la pratique, on ne saurait imaginer des métiers plus différents aux États-Unis et en France, que celui de chroniqueur. Il m’arrive de publier des chroniques d’opinion à Paris et à New York. À Paris, mon texte sera en règle générale imprimé avant d’être relu et jamais discuté avec l’éditeur du journal qui m’accueille. À New York, ce même texte – en anglais – sera discuté mot à mot avec un editor (faux ami encore: terme et métier intraduisibles) qui veillera à la légitimité de mes sources et à la clarté de mes propos. Liberté de l’esprit à Paris et puritanisme vétilleux à New York ? Pour comprendre, surtout ne pas comparer.

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