Pascal Salin: « L’Afrique ne doit pas avoir peur du libéralisme »

Publié Par Audace Institut Afrique, le dans Afrique

Le professeur Pascal Salin était à Grand-Bassam à l’occasion de « la 3ème université libérale en Côte d’Ivoire », une rencontre d’échanges et de réflexion organisée par Audace Institut Afrique et UnMondeLibre.org  du 24 au 27 octobre dernier. Il plaide ici pour le libéralisme, système économique, qui dit-il, reste pour l’Afrique la seule alternative pour sortir du sous-développement. Les convulsions socioéconomiques en cours en Europe, marquées par la crise grecque n’échappent pas à ses analyses.

Interview de  S. Débailly (*), depuis Abidjan, Côte d’Ivoire
Article publié en collaboration avec Audace Institut Afrique


Vous êtes à Grand-Bassam pour une série de conférences et l’un des thèmes qui vous est soumis est : l’Afrique doit-elle avoir peur du libéralisme? Quel est en quelques mots votre réponse à cette question?

L’Afrique ne doit surtout pas avoir peur du libéralisme. Parce que le libéralisme est la seule voie possible pour son développement. Je crois en outre qu’à bien des points de vue, le libéralisme permettrait à l’Afrique un retour à ses racines. Dans les civilisations africaines, il y avait autrefois une conception des choses qui était proche du libéralisme, en particulier l’idée que le Droit naît spontanément des rapports entre individus et de l’arbitrage des sages. On a malheureusement beaucoup d’idées fausses à propos du libéralisme que l’on critique comme s’il était la cause des maux. Mais le libéralisme se justifie pour deux raisons. D’une part, il consiste à respecter la liberté de l’individu et d’autre part – l’expérience le prouve, comme le raisonnement – seul le libéralisme permet d’assurer une économie prospère parce qu’il libère l’énergie créative de tous les êtres humains.

Y a-t-il un lien entre les mots libéralisme, capitalisme et mondialisation, des notions qu’on entend souvent?

Bien sûr ! Le lien existe. La notion de libéralisme est un peu plus large que la notion de capitalisme. Il englobe toute la sphère des activités humaines. Le capitalisme s’intéresse davantage à l’aspect productif. Pour ma part, je définis le capitalisme comme un système de droits de propriété légitimes. Et c’est aussi l’un des fondements du libéralisme. Le libéral est très attaché aux droits de propriété dans la mesure où ils résultent de l’effort personnel – on est propriétaire légitime de ce que l’on a créé – et non pas d’une décision arbitraire. Le capitalisme est le système qui permet aux gens d’utiliser au mieux leurs droits de propriété, quels qu’ils soient, riches ou pauvres. Et précisément, il faut viser une société où les gens deviennent propriétaires et où, par conséquent, ils sont responsables de ce qui leur arrive et non soumis aux décisions arbitraires d’un État. Quant à la mondialisation, c’est l’aspect international de la liberté. Elle peut se définir comme un système dans lequel il y a concurrence entre tous les producteurs du monde. C’est donc une caractérisation particulière du libéralisme parce que le libéralisme a pour objectif de permettre à chacun, la liberté de choix, par exemple aux producteurs d’offrir des services le plus largement possible, aux consommateurs de s’approvisionner là où ils le désirent. La mondialisation – qui est malheureusement très critiquée à notre époque, à tort – est essentielle pour un pays comme la Côte d’Ivoire. Elle signifie que les Ivoiriens ont la possibilité de s’approvisionner à moindre coût et donc leur pouvoir d’achat est accru par le fait qu’ils peuvent s’adresser aux producteurs qui, dans le monde entier, sont les plus productifs.

Cette notion du libéralisme que vous venez de donner est-elle encore valable aujourd’hui, notamment pour le continent africain?

Je le crois bien ! Nous sortons d’une époque (le 20e siècle) qui est un peu terrifiante. Parce qu’on a connu le communisme, le fascisme, les dictatures. L’Afrique elle-même a été marquée par tous ces événements. Il y a eu des dictatures dans beaucoup de pays. Heureusement, on en est sorti dans un grand nombre de pays. On est arrivé à des phases de démocratie, mais on n’est pas encore arrivé à une phase qui consiste à libérer les énergies. Ces énergies existent, elles sont latentes. C’est la capacité de tous les êtres humains sur le continent africain, en particulier en Côte d’Ivoire. Il faut leur permettre de produire, de bâtir leurs propres projets, d’épargner et d’investir. C’est une exigence absolue qui va dans le sens de l’histoire plus que jamais. Un pays qui est relativement pauvre ne peut pas se permettre de gaspiller ses ressources. Or, malheureusement, nous avons en Afrique trop d’obstacles et de contraintes qui bloquent le développement. Ce sont par exemple les réglementations excessives qui gaspillent le temps des gens, qui créent de l’arbitraire, des incertitudes, une fiscalité trop lourde qui réduit la rentabilité des activités humaines et une politisation trop grande qui fait qu’on donne des privilèges particuliers à des catégories de personnes qui ne sont pas forcément les plus efficaces. Donc un pays africain doit donner ses chances à tout le monde et en particulier aux plus pauvres. On critique souvent le libéralisme comme s’il consistait à défendre des riches. Ce n’est pas le cas. Ce qui se passe dans beaucoup de pays africains, c’est qu’il y a une nomenklatura urbaine proche du pouvoir qui obtient un certain nombre de privilèges et de facilités. Et on oublie tous les pauvres qui avaient envie de se développer et qui sont capables de se développer. Donc il faut véritablement modifier cette situation pour que tout le monde puisse prendre sa part au développement du pays. Ça sera au bénéfice de tous.

En Côte d’Ivoire, on a opté pour le libéralisme économique dès l’indépendance, soutenu par un capitalisme d’État. Cette politique a connu des succès mais les grandes crises des années 80 n’ont pu être évitées jusqu’à la survenue d’une guerre. Quelle adaptation faut-il faire aujourd’hui si tant est qu’il faut promouvoir le libéralisme ?

À mon sens, vous avez donné une réponse. Vous avez parlé de capitalisme d’État. Ce qui est une contradiction. Il y a eu deux éléments dans cette situation, même s’il est vrai qu’à cette époque la Côte d’Ivoire était considérée comme un pays prometteur du point de vue de sa croissance économique. Il y a eu une situation où l’on s’est préoccupé du développement de quelques grandes entreprises proches de l’État et où une classe de gens – la nomenklatura – obtenait des autorisations particulières. Mais on n’a pas allégé pour tout le monde les contraintes établies. L’autre élément est qu’on a fait une erreur de diagnostic qui est fréquente dans le monde, à savoir qu’on a conçu le développement sur des aspects techniques plus qu’humains. On a considéré qu’il suffisait d’avoir quelques grandes entreprises, d’avoir un financement extérieur de quelques grands projets pour qu’il y ait développement. Le développement, c’est le résultat d’actes innombrables par des individus qui sont motivés pour modifier leur environnement et qui font des efforts pour cela. Et c’est cette vision humaniste du développement qui me paraît absolument essentielle. S’il y a eu des frustrations en Côte d’Ivoire, c’est précisément parce qu’on ne s’est pas préoccupé du développement de tout le monde. Ça a été un capitalisme très limité, très contrôlé et qui n’a pas pu diffuser sur l’ensemble de la société. C’est le capitalisme véritable qu’il faudrait retrouver, celui où les gens ont le sens de l’épargne, le sens de l’effort, le sens de l’imagination. Les Ivoiriens en sont capables, mais il faut qu’ils soient libérés de toutes les contraintes excessives qui pèsent sur eux.

La zone Franc CFA devrait-elle craindre la crise de la zone euro vu que le franc CFA est arrimé à l’Euro ?

Ah mais oui ! En réalité que se passe-t-il ? Sous prétexte d’aider les pays mal gérés comme la Grèce, la Banque centrale européenne (BCE) achète des bons du trésor grec et crée de la monnaie. En créant de la monnaie, elle crée de l’inflation, elle crée des risques nouveaux et des incertitudes. Et il est clair que la zone CFA connaît alors les répercussions de cette situation. C’est tout à fait regrettable car ce n’est pas une nécessité, bien au contraire, que d’acheter des bons du Trésor émis par des gouvernements qui font des dépenses excessives par démagogie. Une telle politique est faite simplement parce que, d’une part, les gouvernements n’acceptent pas l’idée qu’un autre gouvernement soit rendu responsable de ses erreurs et, d’autre part, parce qu’ils se disent que s’ils avaient eux-mêmes des difficultés, ils seraient bien contents qu’on vienne les sauver. C’est aussi parce que la Banque centrale européenne n’est pas fidèle à ses engagements d’après lesquels elle ne devrait pas financer des déficits publics; mais elle fait le contraire. C’est parce qu’on prend de mauvaises décisions qu’il y a une mauvaise gestion monétaire et celle-ci risque de se répercuter sur la zone Franc CFA.

Quelles dispositions devraient alors prendre les gouvernements de la zone CFA ?

Les décisions que ces gouvernements devraient prendre sont des décisions de libéralisation. Bien entendu un pays ne doit pas s’isoler du reste du monde, même s’il est vrai que, s’il y a une instabilité dans le monde, elle se répercute sur les autres pays. Et on n’a évidemment pas la maîtrise de ce qui se passe à l’extérieur (par exemple les fluctuations du taux d’intérêt sur le marché financier mondial, dues aux errements des politiques monétaires des grands pays). Mais c’est peut-être une raison de plus de dire que nous allons faire quelque chose de différent, à savoir rendre aux individus leur liberté pour qu’ils utilisent toutes leurs énergies à produire. Et si la Côte d’Ivoire pouvait atteindre un taux de croissance extrêmement élevé, comme beaucoup de pays dans le monde y arrivent malgré tout, la crise paraîtrait comme quelque chose de marginal par rapport à cela. Une fois de plus, l’urgence c’est de libéraliser l’économie. Il y a maintenant en Afrique et en Côte d’Ivoire une classe de jeunes entrepreneurs dynamiques qui rencontrent malheureusement trop de contraintes. Il convient de les libérer, de leur permettre de produire des richesses et tout le monde en profitera.

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Sur le web

Article publié le 23 novembre 2011 dans l’Intelligent d’Abidjan, Côte d’Ivoire, sous le titre : Interview / Pascal Salin (professeur d’économie à l`Université Paris-Dauphine) à propos de la crise financière en occident : ‘Il est clair que la zone CFA connaisse les répercussions de cette situation’

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