Kindle va-t-il changer le monde de l’édition?

Depuis que le site français d’Amazon propose des titres en français pour alimenter sa liseuse Kindle, le marché francophone du livre électronique pourrait se développer. À moins que la loi française freine son élan.

Par Frédéric Wauters (*), depuis Bruxelles, Belgique

Quand j’étais petit garçon, les téléphones étaient encore équipés de ces merveilleux « cadrans » numérotés qu’il fallait faire tourner. Les livres en anglais étaient rares à Bruxelles, et même les livres de poche coûtaient cher…

Et quand mon grand-père était lui aussi un petit garçon, les téléphones étaient encore rares, on demandait un numéro à une opératrice qui connectait manuellement les lignes, et il fallait “couper” les pages des livres avec un coupe-papier.

Le progrès est inhérent au passage du temps, me direz-vous. Et vous avez parfaitement raison. Mais l’avènement de l’ère digitale, que nous vivons en ce moment, est une époque particulièrement passionnante. Les technologies de l’information entraînent depuis quelques années des changements de paradigme qui font chavirer des pans d’industrie entiers et naître de nouveaux géants.

L’un de ces géants est la société Amazon. À l’instar d’Apple, Amazon n’est pas à proprement parler un précurseur. Son génie est de repérer les idées les plus prometteuses, de les associer à d’autres idées tout aussi prometteuses, et de transformer l’association en succès commercial. Ainsi, tout comme le format mp3 est antérieur à l’invention de l’iPod, le concept d’e-book a précédé le Kindle. Mais avec le Kindle, Amazon a pu opposer une réponse crédible a la question du lecteur lambda, inquiet du confort de lecture sur un appareil digital: l’e-ink, ou encre électronique, qui rend la lecture sur Kindle presque aussi confortable – plus, diront certains – que la lecture d’un bon vieux livre en papier. Soit dit en passant, l’e-ink n’est pas une invention d’Amazon, mais d’une spin-off du MIT Media Lab. Preuve, une fois de plus, que la force d’entreprises comme Amazon réside dans sa capacité à combiner les bonnes idées pour créer un nouveau produit à haut potentiel.

Vous me direz que le Kindle n’est pas à proprement parler une nouvelle fraîche du jour. Mais si je l’évoque aujourd’hui, c’est parce que le site français d’Amazon propose depuis peu des titres en français. Et le développement du marché francophone du livre électronique risque de s’avérer intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, parce que la réaction des éditeurs vaudra la peine d’être observée: se montreront-ils frileux ou enthousiastes? Considéreront-ils l’édition d’un livre comme un jeu à somme nulle ou papier et digital se disputeront un lectorat figé, ou verront-ils au contraire dans le livre digital l’occasion d’augmenter la taille de leur marché?

Mais la grande question sera surtout: la loi française sur le prix unique du livre, dont une version spécialement adaptée au livre numérique a été adoptée suite au lobbying acharné des éditeurs et des libraires bien décidés à protéger leur pré carré contre les supermarchés et les librairies en ligne, va-t-elle freiner l’expansion du livre digital dans les pays francophones? L’une des raisons du succès des e-books, outre leur côté pratique, est en effet leur prix d’achat inférieur au papier. Logique, d’ailleurs: ce qui coûte dans un livre, c’est surtout l’impression et la distribution. Mais voilà, la grande tradition française de protectionnisme, tant vis-à-vis des articles produits à l’étranger que vis-à-vis des nouvelles technologies, joue à nouveau à plein. Sera-t-elle suffisante pour arrêter le livre électronique? Si c’est le cas, les pays francophones accuseront à nouveau un retard technologique sur le reste du monde. Pire: en contrecarrant le progrès, ils empêcheront la création de start-ups capitalisant sur des idées novatrices inspirées par cette technologie. Dans dix ans, quand il ne sera plus possible de résister, ces nouvelles idées prendront pied chez nous, amenées par des sociétés étrangères. L’occasion de clôturer par le rappel de cette grande vérité sciemment ignorée par nos dirigeants: le protectionnisme d’aujourd’hui crée la misère de demain.

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Sur le web

(*) Frédéric Wauters est l’auteur d’un ouvrage, co-écrit avec Ludovic Delory, Retraites plombées, comment l’État vole votre avenir, Renaissance du Livre, 2011.

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  1. « le protectionnisme d’aujourd’hui crée la misère de demain »

    bon article mais un autre effet pervers mériterait d’être développé:
    Ces politiques stupides accentuent le recul de la langue française, si les étrangers ne peuvent acheter des livres en français à bon prix , pas de problème, ils liront dans une autre langue. Bien qu’il puisse sembler marginal, cet effet pourrait s’avérer catastrophique pour la pratique de notre langue par les élites étrangères et ce dans un délai relativement court

    Comme dit H16, ce pays est foutu…
    Une lueur d’espoir toutefois: peut être amazon avec KDP , apple avec son market place, et plus généralement tous les sites d’autoédition faciliteront-ils l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains « 100% numériques » qui feront la nique à tous nos dinosaures de l’édition « made in France ».
    Après tout ce n’est pas parce qu’on écrit en français que l’on est obligé de s’éditer en France ;-)

  2. Pour que cette affaire ne se termine pas par 2 ou 3 monstres s’occupant des bibliothèques personnelles des utilisateurs et de leurs contenus, l’urgence serait dans une séparation claire entre des « tenanciers de bibliothèques personnelles » maintenant les « licences/contrats » des utilisateurs (que références, pas copies) d’une part et éditeurs, vendeurs diffuseurs d’autre part :
    http://iiscn.wordpress.com/2011/05/15/concepts-economie-numerique-draft/
    ou texte (2007) :
    http://iiscn.files.wordpress.com/2011/03/copies_licences.pdf
    Tout ces bouquins liés à magasins en ligne ou machines c’est vraiment infernal, à lire ou relire aussi :
    http://iiscn.wordpress.com/2011/06/07/diderot-lettre-sur-le-commerce-des-livres/