Sur « Qu’est ce que l’homme » de Chantal Delsol

Publié Par Jean-Baptiste Noé, le dans Lecture

Chantal Delsol, Qu’est ce que l’homme ?, Le Cerf, 2008

 
Le don et le dû
Chantal Delsol est un de nos plus grands philosophes contemporains. Un philosophe comme on les aime : intelligent, compréhensible, utilisable. Il faut souvent revenir vers son livre Qu’est-ce que l’homme ?, cours familier d’anthropologie où elle explore les particularités de l’homme. Un chapitre retient notre attention, celui où elle s’interroge sur les notions de don, de contre-don et de dû. Cette réflexion est essentielle et mérite d’être méditée par les décideurs publics aussi bien que par les chefs d’entreprise. Que nous dit l’auteur ?

Le don est gratuit parce qu’il est libre. Et pourtant il n’est pas libérateur, puisqu’il oblige. D’où la nécessité du contre-don. Non pas nécessité morale, au sens où il y aurait là quelque référence au bien et au mal. Mais une exigence d’honneur : au nom de ma propre dignité, je dois rendre la pareille, afin de ne pas rester un obligé. Je dois « rendre l’invitation », ou « rendre la politesse », faute de quoi je m’humilie, je laisse croire que je ne suis pas égal. D’où la surenchère des contre-dons qui peuvent aller jusqu’à ruiner une famille, par fierté, dans toutes les sociétés. Nous nous trouvons là dans un circuit qui ne relève ni de l’économie, ni de la morale, mais de la simple conscience d’être un homme à part entière, capable de participer aux aventures du lien interhumain (p.138-139).

 
Le don est créateur de lien
Le don crée du lien, parce qu’il me lie aux autres, et pour être pleinement homme, pleinement humain, je dois rendre ce que l’on m’a donné, je dois pouvoir moi aussi donner, c’est le contre-don, notion fondamentale des sociétés humaines que l’on retrouve aussi bien chez les Grecs dans l’Odyssée d’Homère que dans le monde féodal.

L’homme se trouve engagé dans une dette héréditaire, qu’il le veuille ou non. En effet, le monde qu’il habite et sans lequel il ne peut vivre, il ne l’a pas fait, et le doit à d’autres humains, disparus et souvent ignorés. Il est l’obligé des morts (p. 139).

Que ce passe-t-il alors lorsqu’on supprime le don pour essayer de le remplacer par autre chose ? C’est un phénomène que nous connaissons bien car il est pleinement à l’œuvre dans les sociétés dirigées par des États-providences.

Pour éviter l’engagement dans la dette, sans pour autant supprimer le partage, certaines sociétés inventent le « don » sans visage ni obligation. La société mise en place par l’État-providence contemporain repose tout entière sur une redistribution de biens organisée de façon anonyme. Le débiteur, celui qui reçoit les allocations et ne paye par d’impôts faute de salaire suffisant, ne connaît pas celui qui paye l’impôt pour financer ladite allocation. Il ne le rencontrera jamais. Tout est fait pour qu’ils s’ignorent, afin d’éviter justement le lien qui obligerait le débiteur et l’emplirait du sentiment de son infériorité. L’anonymat du don efface le sentiment de dette : et c’est pourquoi l’argent est devenu le seul vecteur de la solidarité. Dans cette organisation, ce qui a disparu, c’est le lien tissé entre les personnes, en même temps que le statut de l’obligé. La péréquation est opérée au nom de la justice, c’est-à-dire que l’allocation ou le service sont des dûs et non des dons. Celui qui reçoit n’est l’obligé de personne, non seulement parce qu’il ignore le visage du donateur, mais parce que l’allocation représente un dû de justice, un rétablissement de l’égalité déchue. C’est plutôt le donateur qui est un obligé, car, plus nanti, il est considéré comme devant au moins une partie de sa richesse, non pas au nom de la charité, mais au nom de la justice. (. . .) Afin d’échapper aux perversions possibles du don, on s’est débarrassé du don (p. 140-141).

 
Justice ou égalité ?
Cette perversion du don est aussi la conséquence d’une incompréhension sur l’inégalité : on a fini par croire qu’inégalité signifiait toujours injustice, que toute inégalité émanait d’une injustice, alors que c’est souvent l’inverse, c’est l’inégalité qui procède de la justice. À n’avoir les yeux rivés que sur l’égalité nous avons finis par oublier ce qu’était la justice. Posons-nous la question : pour notre société voulons-nous l’égalité ou la justice ? Ce n’est pas la même chose.

Lorsqu’une société mise davantage sur l’autonomie que sur l’égalité, elle en appelle au don volontaire dans le cas de défaillance de l’individu. En revanche, dans une société convaincue que l’égalité ontologique des individus (égalité en dignité) légitime une égalité matérielle au titre de la justice, quel que soit le mérite des individus, il n’y a plus de place pour le don. Cette société nouvelle, dans laquelle la solitude engendre des névroses, est, pour résumer, le fruit de trois passions. La passion de l’indépendance personnelle, qui laisse l’individu croire qu’il pourrait devenir souverain de lui-même sans avoir de compte à rendre à personne. La passion de l’égalité, qui prétend que chacun a droit à tous les objets de ses besoins, et que c’est l’humilier que de les lui apporter par le don. Enfin, la passion de la matière, selon laquelle la seule vraie valeur réside dans l’objet ou le service conféré, et non pas dans la relation qui le confère. (. . .) L’égalité portée au pinacle ne saurait que valoriser les biens marchands, puisque ce sont les seuls comptables et donc égalisables, et par ailleurs elle suscite la solitude d’individus qui n’ont plus rien à attendre de personne, puisque tout leur est mécaniquement dû. L’individu solitaire n’a plus que sa viande (à moins qu’il ne soit un mystique au désert), puisque l’esprit vit seulement de liens (p. 143).

Des paroles fortes dont nous voyons très bien les conséquences.

Ainsi, alors que la gratuité en elle-même est relative au don, et en ce sens signe un libre élan vers l’autre, nous avons inventé la gratuité hors du don et de la relation. Le citoyen a droit gratuitement à l’école, à la santé, au logement, et à toutes sortes de services culturels et autres, dont on estime qu’il a besoin pour vivre dignement. Le but n’est pas seulement de réduire l’indigence, car les donateurs particuliers pourraient s’en charger : mais le but est d’épargner aux moins bien lotis l’injure du don. La gratuité des services apportés par l’État, en laissant croire à chaque individu qu’il a droit à tout sans devoir gagner et même sans devoir recevoir nommément, anéantit nombre de relations humaines. Le droit-créance est un don sans contre-don, venu pour ainsi dire du ciel, donc essentiellement capable de briser les liens. S’il tend à se généraliser, il engendre des sociétés privées de regards et de paroles. A cet égard, le droit-créance distribué par l’État représente le sommet de tout ce qui apparaissait, dans l’échange commercial, comme la perversion de la relation. Contrairement à ce que l’on croit volontiers, le droit-créance ne marque pas le triomphe de l’humanisme, mais le début d’une déshumanisation (p. 145).

La nécessité de l’effort
Une fois qu’il a reçu son dû le receveur retourne dans son jardin et ne s’occupe pas des autres. De même pour le donateur : il verse ses 60% ou plus de revenus au bureau fiscal, et ne cherche nullement à entrer en contact avec la personne quivit de son travail. Cette conséquence est très déshumanisante, comme l’est tout autant la possibilité pour un certain nombre de citoyens de vivre sans faire d’effort,en attendant que vienne son dû.

La substitution du « dû » au « don » suscite encore une autre conséquence déshumanisante : elle soulage un certain nombre de citoyens de l’effort de « gagner sa vie ». Dans quelques pays, comme la France, l’élargissement indéfini des créances-gratis distribuées par l’État, épargne nombre de gens du souci du nécessaire. Une famille à faible revenu bénéficie de l’école gratis et des livres scolaires gratis – et l’on parle à présent de créer la cantine gratis, de l’université gratis, de l’allocation logement, de la santé gratis, de la culture gratis, d’allocations vacances et j’en oublie. (. . .) Bien sûr, en décrivant cette situation on suscite l’indignation du citoyen assisté, parce qu’il ignore qu’il l’est, considérant tous ces services gratis mis à sa disposition comme des dûs, dont il ne faudrait même pas parler, et prêt à la révolte si devant la faillite de l’État celui-ci lui demande de payer de sa poche une part infime de ces avantages.(. . .) Les conséquences sur les mentalités en sont renversantes, en termes de développement humain (p. 146-147).

Le problème ici c’est que nous sommes moins humains à vouloir vivre sans exigence. Comme le rappelait Périclès lors des funérailles des soldats morts durant la guerre du Péloponnèse : « Chez nous, il n’est pas honteux d’avouer sa pauvreté, mais il l’est bien davantage de ne pas chercher à sortir de cet état. » (Livre II, chapitre 36-40) Le problème d’une société d’assistés comme l’a construit l’État-providence, c’est que l’individu ne doit rien à lui-même mais le collectif lui doit tout. Le retraité assisté qui passe sa journée devant des feuilletons télévisés est-il plus libre que l’ouvrier spécialisé face à sa machine ? L’homme n’est jamais fini, il est toujours en devenir, et ce devenir ne peut éclore que par son travail, par ses efforts, par ses activités. Un homme qui cesse de fournir des efforts non seulement ne se développe pas, mais il régresse. Les allocations doivent servir à franchir une étape difficile, comme l’étaient les mutuelles dans les entreprises paternalistes du XIXe siècle, non à enfermer l’homme dans son état d’incapacité, comme s’il n’était capable que de recevoir.

Malheureusement cela correspond à l’idée actuelle selon laquelle l’homme doit d’abord s’épanouir, se réaliser, avant que de chercher à faire des efforts et à être dans une tension continue de la quête de soi.

La recherche de plénitude sonne à la fois comme une jactance et comme une utopie à abandonner, dans le souci même du bonheur. La finalité de l’être humain consiste à éviter la souffrance d’où qu’elle vienne, y compris dans l’effort pour se hisser au-delà de soi, et il convient de louer désormais la faiblesse, le debole. « Malheur au peuple qui a besoin de héros », écrivait Brecht. C’est pourquoi la victime a usurpé le statut abandonné du héros (p. 151).

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  1. Passionnant. Je mets immédiatement cet ouvrage dans ma liste des bouquins à consulter au plus vite.

  2. Concept aussi évoqué, quoique moins formellement, par Thomas dans son livre, Moins Occidental.

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