Le retour de la fin de l’Histoire (2)

Publié Par Apollon, le dans Moyen Orient

Une vague de soulèvements populaires émerge soudainement dans les régimes des pays arabes du Proche-orient et du Maghreb. Les autocraties illégitimes vacillent, les diplomaties occidentales sont prises en porte-à-faux. Dans un premier article, nous constations le retour de la fin de l’histoire et des néoconservateurs. Derrière le néoconservatisme, ce « wilsonisme armé », c’est le paradigme idéaliste des relations internationales qui repointe son nez et conteste le réalisme qui apparaissait tenir le haut du pavé après le départ de George Bush. Cette crise riche de paradoxe est l’occasion de relever les risques de l’idéalisme, les apories du réalisme et le curieux jeu qui se déroule entre ces paradigmes.

Les limites paradigmatiques

Le revers de l’idéalisme

Ce n’est pas l’auteur de ces lignes qui regrettera la chute de tous ces potentats illégitimes dont il n’est pas inutile de rappeler qu’ils sont socialistes. Pour autant il faut rappeler la vérité triviale de ce que la chute d’un régime néfaste n’appelle pas nécessairement l’avènement d’un régime meilleur. Qu’on pense à la chute du shah en 1979 ou à celle du tsar en 1917. Qu’on observe actuellement la montée en puissance des militaires et l’émergence de la guerre tribale en Libye.

Or la conception progressiste qui veut que la démocratie est le régime naturel, et que les despotes sont un obstacle à l’expression de la nature des choses est la matrice de ce qu’on appelle couramment le néoconservatisme. Si le néoconservatisme a été lié par ses détracteurs au philosophe Leo Strauss, il y a pourtant un important retournement entre Strauss et les néoconservateurs en action en Irak. En effet, comme le relève Fukuyama, Strauss était très hostile à l’ingénierie sociale et l’intervention américaine en Irak signale sans conteste un hybris de l’ingénierie sociale.

Quand Strauss expliquait que le régime d’un pays était lié à la structure sociale, aux comportements, aux préjugés de ce même pays, il fallait comprendre que cette relation était à double sens et donc il était naïf de croire que le seul changement de régime forcé permettrait la démocratisation des sociétés. En réalité, démocratique ou non, le régime répond d’une certaine manière aux attentes de la population. L’idéalisme nie ainsi la complexité de la réalité et sert comme justification de l’hybris, au point de nous faire oublier qu’une intervention dans les affaires d’un autre État renvoie à la loi du plus fort.

J’ajouterais qu’en un sens, la dictature comprise comme régime sans loi qui repose sur la force du dirigeant ne peut exister que sur un très court terme. La légitimité est le véritable fondement des régimes. Les régimes que nous qualifions de dictatures parce qu’ils nous apparaissent illégitimes sont fréquemment des régimes qui ne reposent pas sur la force et la terreur mais sur l’adhésion plus ou moins large de la population.

L’idée de Strauss, liant régime et structure sociale informelle, n’est pas neuve : Tocqueville définissait la démocratie non tant comme un régime politique que comme un état social égalitaire, dont l’ascension était irrésistible. Strauss fait remonter l’idée de l’influence réciproque du régime et de l’état social aux Grecs, la notion de régime incluant les deux.

L’aporie du réalisme

La mésaventure arrivée à la (ex) ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie servira de bonne piqûre de rappel aux réalistes. La principale aporie du réalisme est très certainement qu’une politique réaliste en politique étrangère déplait à l’opinion publique et se révèle donc irréaliste sur le plan interne. Si le débat interne prend le pas sur les exigences de politique étrangère, que l’objectif politique premier est de rallier la population, alors la politique la plus réaliste devient l’idéalisme.

Il ne faut donc jamais oublier l’opinion publique mais quid des alliés ? En politique, disait Raymond Aron, on choisit ses adversaires, pas ses alliés. Ceci est aussi vrai de la politique étrangère : il faut s’allier avec des maux moindres pour lutter contre un mal plus important. Nier cette contrainte, c’est céder à l’esprit de croisade et désirer la catharsis par la guerre. Le fondement du réalisme n’est pas tant le relativisme des valeurs que la reconnaissance de la nécessité du mal et rejeter la tentation impériale de plier autrui à notre jugement. Or avoir des alliés dont nous n’approuvons pas le comportement a des conséquences qui heurtent l’opinion. C’est là la grande contradiction du réalisme qui trouve une parade par l’institutionnalisation de la diplomatie et sa mise à l’écart du débat politique.

Mais dans la crise actuelle, les opinions publiques sont des actrices des événements et elles sont engagées en faveur des manifestants. Les événements actuels présentent dès lors un curieux chassé-croisé entre réalisme et idéalisme. En effet l’attentisme des pays occidentaux accroît la légitimité des soulèvements populaires parce que les despotes sont empêchés de dépeindre leurs opposants comme des agents occidentaux. La gaffe d’Alliot-Marie n’a-t-elle pas en fin de compte contribué au succès des manifestants tunisiens ?

Lorsqu’on regarde les débats qui agitent les pays de la région, on doit constater qu’il se réduit trop souvent à qualifier l’adversaire d’agent américain ou sioniste… Par leur retenue voire leur soutien aux régimes en place, les gouvernements occidentaux obtiennent sans rien faire ce que les USA n’ont pas obtenu avec une intervention armée : le discrédit du régime autocrate, la légitimité des manifestants, le succès de leurs revendications et in fine un espoir tangible de démocratisation sincère et populaire.

À l’inverse, on peut raisonnablement supputer qu’un soutien immédiat et ouvert aux manifestants, avec menace d’une intervention armée aurait provoqué une réaction nationaliste et le discrédit des manifestants… sans oublier une perte complète de crédibilité à l’égard des alliés. Il ne faut pas chercher plus loin l’explication de la flambée du pétrole : les pays producteurs se vengent de ce que Washington a montré qu’elle leur préférait la démocratie. Mais ces pays savent jusqu’où ne pas aller trop loin : s’ils font flamber trop haut le prix du pétrole ils perdent leur monnaie d’échange au soutien occidental.

Les autocrates socialistes des autres régions essaient quant à eux de rediriger la colère sur Washington, jouant leur partition habituelle. Les amis de Kadhafi que sont Fidel Castro, Daniel Ortega et Hugo Chávez soutiennent le dictateur libyen ou dénoncent la main de Washington derrière les soulèvements pour capturer les champs de pétrole… Mais qui les croit ? Par leur réalisme, les chancelleries occidentales ont bien involontairement soutenu le succès des manifestants. On en a toutes les conséquences, les bonnes comme les mauvaises : la fuite des autocrates mais l’incertitude de l’avenir, la répression en Libye mais la mise à nu des démagogues hypocrites.

No end of a lesson.

  1. J’adhère complètement. Le commerce uniquement et quelques déclarations de facade des politiques pour nos propre bisounours. En dehors de ça qu’on leur f… la paix jusqu’à qu’ils évoluent naturellement vers une société qui leur sied.

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