Le retour de la fin de l’Histoire (1)

Publié Par Apollon, le dans Moyen Orient

Une vague de soulèvements populaires émerge soudainement dans les régimes des pays arabes du Proche-orient et du Maghreb. Les autocraties illégitimes vacillent, les diplomaties occidentales sont prises en porte-à-faux. On ignore encore quels seront les développements de ces crises mais déjà il faut relever la réapparition de ce que les difficultés de l’aventure de Bush en Irak semblaient avoir envoyé aux oubliettes : la fin de l’histoire et les néoconservateurs. Cette crise riche de paradoxe est aussi l’occasion de relever les risques de l’idéalisme, les apories du réalisme et le curieux jeu qui se déroule entre ces paradigmes.

Les come backs

La question de la fin de l’histoire

La notion de fin de l’histoire apparaît chez Hegel, les auteurs les plus connus à la reprendre sont Marx et Fukuyama. Après la chute de l’URSS, le professeur Francis Fukuyama, tirant le constat de la faillite des grandes idéologies alternatives à la démocratie libérale, proclamait la fin de l’histoire et annonçait que la démocratie libérale était l’horizon incontesté de l’Humanité. Et, en effet, la ligne de fracture ne semblait plus se situer entre des États aux projets politiques différents mais entre les pays développés et les pays non développés tendant vers la fin achevée par les premiers.

Or la persistance des guerres et plus encore l’aggravation du terrorisme islamiste et le relatif échec de l’importation de la démocratie en Irak apparaissaient remettre en cause ce constat. Peut-être Huntington avait-il raison : la civilisation serait le plus grand groupe dans lequel un groupe humain peut se réunir, l’Humanité ne saurait se constituer en un seul corps social. Dès lors, les musulmans des pays arabes et autres groupes extraoccidentaux progresseraient chacun dans une autre voie que les Occidentaux et la fin de l’Histoire serait nulle et non avenue.

Mais voilà, les musulmans du Maghreb et du Proche-Orient contestent et secouent spontanément depuis fin 2010 leurs régimes autocrates sans qu’un risque de théocratie apparaisse crédible.

La raison des revendications politiques est à la fois idéelle et matérielle. Les pays arabes modernes sont à la base des autocraties socialistes qui ont connu une relative libéralisation ces dernières années. Ils se développent et se mondialisent, la classe moyenne émerge et émet des revendications sociales et politiques.

On se révolte en Tunisie comme on s’est révolté lors de la Révolution française, non pas tant parce que le peuple est tenu de la façon la plus inique mais au contraire parce que le pays est sur le moyen et le long terme plus prospère et les progrès de l’égalité sont remarquables : la passion de l’égalité et non celle de la justice remet en cause l’ordre social.

Comme dans tous les pays se développant, les structures traditionnelles sont délaissées par l’individualisme démocratique : les manifestants réclament un régime légitime et en creux démocratique. La préoccupation anti-israélienne habituelle est reléguée. Et dans cette foule, on ne réclame pas la théocratie iranienne ; les islamistes ne conduisent pas la révolte. Les musulmans radicaux sont de plus moins anticapitalistes et révolutionnaires et plus conservateurs que par le passé – ce qui n’est que justice étant donné que les autocraties plus ou moins militaires ont des économies largement dirigées.

En un mot, loin de chercher un mode propre de développement, les arabes musulmans réclament une normalisation : c’est le grand retour de la fin de l’Histoire et de son idéal de démocratie libérale.

Francis Fukuyama

La question du néoconservatisme

On sait que la théorie de la fin de l’Histoire de Fukuyama est liée à la pensée néoconservatrice. La crise au Proche-Orient et au Maghreb ainsi que ses répercussions annoncent-elles un retour de balancier de la politique internationale vers le néoconservatisme ? Le retour serait sur deux niveaux : conceptuel et politique.

Conceptuel

Le néoconservatisme est la doctrine de politique étrangère US qui apparaît après la chute de l’URSS, appelant à la promotion zélée de la démocratie et au renversement des dictateurs. Le néoconservatisme est aussi en réalité une tradition un peu plus ancienne puisqu’elle désigne une gauche passée chez les conservateurs à partir de la seconde guerre mondiale, ce en raison de son aversion de l’URSS, de sa critique du relativisme et sa dénonciation des programmes sociaux aliénateurs (l’équivalent de notre critique de l’assistanat). La promotion positive de la démocratie dans le monde vient après la chute de l’URSS et n’était pas un développement nécessaire du premier néoconservatisme.

On dit que personne n’attendait la crise politique et sociale. Elle se déclenche en Tunisie, puis en Égypte puis dans de nombreux autres États qui appartiennent à la fois au Maghreb et au Proche-Orient : or cette zone coïncide avec le fameux Grand Moyen-Orient de George Bush. Et si on suit la théorie néoconservatrice, on doit la trouver cohérente avec les événements.

Rappelons-nous quel était le souhait de Bush et de ses faucons : une démocratisation de la région et donc la caducité du terrorisme islamiste et donc l’impossibilité d’un nouveau 11 septembre. Si nous ignorons comment les crises se termineront, il reste que les autocraties sont dénoncées et mises à bas en tant que telles : il y a bien une ébauche de démocratisation qui a un réel fondement populaire.

Et quelle image avait été employée lors de l’invasion de l’Irak ? Celle de la théorie des dominos : le renversement de l’Irak, régime le plus engagé parmi les pays arabes dans la dictature socialiste, devait se répercuter sur ses voisins. On peut contester le rapport de cause à effet mais pas le fait essentiel qui est celui d’une crise généralisée pro-démocratique qui suit de quelques années le renversement de Saddam Hussein.

Donc, il faut constater que la théorie néoconservatrice est revigorée du fait que ce qu’elle a prévu se réalise. C’est un retour conceptuel. Il faut ajouter à cela qu’elle est revigorée dans ses prescriptions en ce que les populations occidentales rejettent le réalisme des chancelleries occidentales : c’est un retour politique.

Politique

En effet, les États occidentaux, relativement gagnés à la théorie réaliste depuis les désillusions de l’équipée militaire américaine en Irak, adoptent la retenue, rechignant à se faire donneur de leçons et à intervenir dans les affaires des autres pays.

Mais les soulèvements parvenant à faire vaciller les autocraties, les populations occidentales saluent le renversement des autocrates et dictateurs locaux, éprouvent une immense sympathie pour des mouvements jeunes et appelant à plus de démocratie. La retenue des gouvernements occidentaux apparaît comme une indifférence et le soupçon de complaisance envers les régimes contestés peut coûter politiquement très cher.

Sans le dire, c’est l’idéalisme néoconservateur qui revient en force : les populations occidentales appellent à aider la démocratie quitte à s’ingérer dans les affaires des États étrangers. Cette demande de démocratie ira-t-elle jusqu’à soutenir une intervention armée ? Boires et déboires des paradigmes : en fonction des circonstances et des modes, les paradigmes viennent et reviennent. Ainsi le néoconservatisme est-il revigoré tandis que le réalisme se fait plus discret. Mais les limites demeurent et elles feront l’objet du prochain article.

(À suivre)

  1. Belle analyse. Bien argumentée. Que Contrepoints continue à nous proposer des articles de cette qualité.

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