Guerre des monnaies

Publié Par Remy Katshingu, le dans Afrique

L’adoption par la Fed en novembre dernier d’une politique de stimulus monétaire consistant à acheter massivement des titres publics (Quantitative easing – QE2) dans le but, non avoué, d’affaiblir artificiellement le dollar face à la plupart des monnaies, notamment celles des pays émergents, a déclenché une véritable levée de boucliers sur la scène économique internationale. Rapidement, ce qui semblait être au départ un duel monétaire entre le dollar et le renminbi, s’est métamorphosé en une menace réelle de corrida sur le marché des changes. Malgré une accalmie apparente observée après le sommet du G20 de Seoul, le spectre d’une spirale de dépréciations compétitives des monnaies continue à planer dans les airs et couve des lendemains potentiellement imprévisibles pour les pays en développement.

Selon plusieurs experts, les perspectives de développement en Afrique n’ont jamais été aussi prometteuses, et ce en dépit de la crise économique mondiale. Par exemple, selon les récentes données d’African Economic Outlook, entre 2000 et 2008 les flux d’investissements directs étrangers (IDE) vers l’Afrique avaient progressé à un rythme continu, atteignant en 2008 un pic historique de 88 milliards de dollars US. Comparé à 2007, c’est une hausse de 27 %. Attirés par la mise en œuvre des politiques macroéconomiques plus judicieuses, un cadre institutionnel stimulant, la hausse des prix des produits de base, ces IDE se sont principalement dirigés vers des pays cibles comme le Nigeria (23%), l’Angola (17,6%), l’Égypte (10,8%) et l’Afrique du Sud (10,2%), mais aussi plusieurs autres pays. Administrés rationnellement, cet afflux des capitaux qui constitue une part importante de l’épargne extérieure pourrait générer des ressources substantielles pouvant profiter indirectement au financement d’autres secteurs comme l’éducation et la santé. Un système d’enseignement solide combiné à un système de santé efficace améliore la qualité du capital humain en termes de productivité des travailleurs et de taux de production d’innovations.

Les récentes manipulations monétaires ont provoqué des mouvements de change qui se sont traduits par l’amplification de la spéculation internationale sur les monnaies étrangères. Par des opérations de carry trades, les avatars de la spéculation profitent de différentiels de taux d’intérêt entre pays, en empruntant massivement des milliards de devises dans des pays du Nord où les taux d’intérêt sont bas, à l’exemple des États-Unis où le taux directeur est actuellement à son plancher historique (dans une fourchette comprise entre 0 et 0,25 % depuis le 16 décembre 2008), pour les « investir » dans les pays offrant des rendements supérieurs comme au Brésil ou en Corée mais aussi en Afrique du Sud, au Nigéria ou dans la Zone franc CFA. Ces mouvements de change et de liquidités ont poussé à la hausse de 10 à 15% (voire même à 28% pour le rand sud-africain) la valeur des devises dans ces pays par rapport à leur niveau d’avant la crise. La crainte est donc palpable de voir ces flux de capitaux spéculatifs (c’est-à-dire non créateurs de richesse réelle contrairement aux IDE) et les comportements de « troupeau » sous-jacents se transformer en une bulle qui pourrait à tout moment imploser si pour une raison quelconque, le mouvement devait s’inverser.

Par ailleurs, la dépréciation d’une monnaie est théoriquement censée rendre compétitive les produits nationaux versus les produits importés. Toutes choses étant égales par ailleurs, une dépréciation artificielle du dollar pourrait être considérée comme un protectionnisme déguisé visant à subventionner les producteurs et exportateurs américains des céréales et du coton, produits qui sont également exportés par plusieurs pays africains de la zone franc CFA, monnaie arrimée à l’euro dont le cours est surévaluée face au dollar. Citant une étude d’Oxfam, William Easterly rappelait dans ces colonnes que la suppression des subventions américaines au coton « améliorerait le bien-être de plus d’un million de foyers d’Afrique de l’Ouest – 10 millions de personnes – en augmentant leurs revenus provenant de la production de coton de 8 à 20 pour cent ».

En outre, pour les pays africains à économie dollarisée comme la RD Congo ou ceux dont la monnaie nationale est arrimée sur le dollar, la situation pourrait encore être subtilement plus critique. D’une part, les effets combinés de l’extraversion de leurs économies et de la rigidité de l’élasticité-prix de la demande nationale pour les produits importés, les rendent vulnérables à une dépréciation du dollar US face à l’euro : hausse de la facture de certains biens prioritaires importés d’Europe en euro comme les produits pharmaceutiques ou certains biens d’équipement. Vue sous cet angle, la dépréciation artificielle du dollar est une surtaxe sur les populations à faible revenu, parce qu’elle finit par renchérir les prix des produits de première nécessité. D’autre part, même si elle réduit le service de la dette libellé en dollars ainsi que la facture d’achats du pétrole et d’autres produits effectués dans cette monnaie, un dollar au rabais finit par éroder les recettes de vente des matières premières majoritairement exportées par ces pays.

Enfin, sous réserve d’une gestion intelligente de la politique monétaire et dépendamment du régime de change et des réserves en devises du pays, le taux de change peut à la fois exercer un rôle d’attractivité de l’épargne extérieure et de stabilisateur des mécanismes économiques. Lorsque l’économie est soumise à des chocs extérieurs asymétriques comme cela se joue présentement sur le marché des changes, ce rôle « amortisseur » peut être amplifié ou se transformer en source de distorsions majeures, notamment en alimentant une inflation importée et donc une dépréciation non compétitive de la monnaie, qui à son tour risque de se transmuter en hyperinflation. En plus de perturber sérieusement les fondamentaux macroéconomiques, la dynamique ainsi créée viendrait annihiler les résultats atteints au prix d’énormes sacrifices sociaux par certains pays à économies fragiles.

En définitive, en attendant l’avènement d’une « nouvelle architecture financière internationale » qui définirait des dispositions inédites quant à une devise servant de réserve internationale, les escarmouches sur les marchés de change risquent de heurter de front l’objectif du millénaire portant sur le commerce international pour éradiquer la pauvreté dans la mesure où elles abritent des effets pervers qui pourraient sournoisement venir saper certaines variables clés de l’équation du développement économique.

Article paru originellement sur www.UnMondeLibre.org.

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