Préparez-vous à la trahison

Publié Par Damien Theillier, le dans Amérique du Nord

Un article de Lew Rockwell, traduit par Damien Theillier et Anthony Danzé.

Introduction: A quelques semaines des élections de mid-term aux Etats-Unis, il est encore beaucoup question du Tea Party. Pour preuve, cet article paru sur le site du Mises Institute que nous avons jugé particulièrement intéressant. C’est un texte critique mais dans le bon sens du terme, très éloigné des préjugés et des anathèmes méprisants dont nous abreuvent les médias à propos du Tea Party.

Lewellyn H. Rockwell est le fondateur du Mises Institute en Alabama. Il est, avec Murray Rothbard, à l’origine du courant de pensée paléolibertarien qui associe aux conceptions économiques de l’Ecole autrichienne, une forme d’anarcho-capitalisme et un certain conservatisme culturel. Dans cet article, il souligne les forces et les faiblesses du mouvement Tea Party, en particulier ses limites, qui sont celles de toute action politique dans le cadre d’un processus démocratique électoral.

Ce texte mérite d’être lu car il est nuancé, contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre. Lew Rockwell explique notamment que le Mouvement renouvelle la culture de rébellion chez le citoyen américain et contribue à la prise de conscience généralisée, prémisses indispensables au véritable changement politique. Il souligne les effets culturels positifs incontestables du Tea Party : le réveil de la société civile et son désir de se gouverner elle-même. Il n’y a pas de bonne politique sans éducation. Avant d’être une révolte politique, le Tea Party est d’abord une révolte culturelle. Et c’est là sa force.

Mais Rockwell exprime aussi son scepticisme quant au caractère hétéroclite du Mouvement et à son absence d’unité doctrinale, au-delà des slogans ou des principes très généraux. Il rappelle que le pouvoir corrompt et que le destin des candidats élus est bien souvent (sauf exception) de s’allier à l’étatisme et de le renforcer au lieu de le combattre comme un ennemi. D’où le titre un peu brutal de son article, à la manière de Rothbard et en forme de clin d’œil à celui-ci. (Traduction, introduction et sous-titres : Damien Theillier et Anthony Danzé.)

Préparez-vous à la trahison

Nous assistons à une nouvelle saison révolutionnaire dans la politique américaine, avec des électeurs qui s’apprêtent à faire tout ce qu’ils peuvent dans le cadre légal pour éliminer les méchants et le mauvais système qu’ils représentent. L’accent cette fois est mis sur cette chose informe appelée The Tea Party, qui incarne une vaste gamme d’impulsions politiques allant des libertariens aux conservateurs les plus autoritaires, réunis dans la croyance commune que rien ne va plus à Washington et avec l’objectif commun d’abolir le statu quo.

Ces candidats mal-aimés du Parti républicain font de grandes avancées dans les instances du parti et, très probablement, chez les électeurs eux-mêmes. C’est amusant à regarder. Le vent qui souffle dans leur dos – l’échec de la sorcellerie économique de l’administration Obama – est spectaculaire mais tout à fait prévisible. Des milliards et des milliards ont été créés et dépensés sans mettre fin aux problèmes dont souffrent les citoyens.

Le projet de loi sur les soins de santé est également une source de colère pour le public américain. Les gens ne sont pas trompés en croyant que toutes ces réformes, loin de régler les problèmes ne feront que les aggraver. Comme toujours, la liberté qui reste dans ce système est la seule raison d’être de ce système. L’enlever revient à se priver de bouée de sauvetage.

La révolte est donc passée à la vitesse supérieure. Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière. Les citoyens ont souvent été très déçus par le gouvernement, et ils se réveillent périodiquement pour le changer. Cela fait près de 16 ans depuis le dernier réveil d’un tel sentiment révolutionnaire. Il est sans doute plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était en 1994.

Les bons aspects de cette révolte sont culturels

Les bons aspects de cette révolte n’ont rien à voir avec ses résultats politiques, en dépit de ce que les gens croient. L’environnement politique occupe les esprits sur des questions importantes comme la liberté, l’économie, la culture, de puissance et de ses usages, et le rôle de l’Etat. Comme beaucoup, les gens débattront avec leurs voisins, suivront la couverture médiatique des élections, écouteront les candidats, et observeront le processus, apprendront, étudieront et, surtout, penseront et repenseront.

Si vous commencez avec une attitude sceptique envers le gouvernement, l’observation et la réflexion peut vous mener vers une radicalisation et vers une vive opposition au gouvernement. C’est pourquoi la saison électorale a toujours pour effet de produire un déluge de nouveaux libertariens qui achètent des livres, se sentent prêts à devenir actif (peut-être pour la première fois), et à se consacrer à la réduction de la puissance de l’État de toutes les manières possibles.

Si la politique américaine peut contribuer à quelque chose dans la culture américaine, c’est donc sur le plan éducatif. Les élections occupent l’esprit des gens et conduisent à une nouvelle conscience. Idéalement, cette conscience devrait pouvoir s’éveiller sans politiciens ni élections. Et comme les gens sont occupés en temps normal, avec les soucis de la vie ordinaire, c’est l’urgence même de l’élection qui donne lieu à cette prise de conscience.

Cependant, vous pouvez déjà savoir à l’heure actuelle, que la Tea Party, quel que soit son succès dans les urnes en Novembre, finira certainement par trahir le parti de la liberté.

Les incohérences philosophiques du mouvement

Il y a plusieurs raisons à cela, mais la raison fondamentale est intellectuelle. Le Tea Party n’a pas de vision cohérente de la liberté. Ses activistes tendent à être bons sur des problèmes économiques spécifiques comme les impôts, les plans de relance, et le système de santé. Ils s’inquiètent de l’intervention du gouvernement dans ces secteurs et savent de quoi ils parlent.

Mais juste comme les conservateurs de jadis il y a plusieurs questions sur lesquelles le Tea Party tend vers l’inconsistance. La question militaire et le problème de la guerre est un sujet majeur. Beaucoup ont avancé que la plus grande menace à la quelle ce pays est confronté de l’intérieur est l’afflux de disciples de l’Islam ; en politique internationale, ils tendent à être favorable à la belligérance envers n’importe quel régime non captif du contrôle politique américain.

Sur l’immigration, la philosophie du Tea Party est en faveur des cartes d’identité et d’un contrôle draconien des entreprises plutôt que d’une solution de marché comme la fin de l’état providence. Sur les questions culturelles et sociales ils peuvent être confondus avec la Droite Chrétienne, croyant que c’est le travail du gouvernement de réparer tous les torts et de punir les péchés.

Cela ne les décrit pas tous. Un sondage fait au printemps dernier divise les activistes en deux camps : Palin et Paul. Les deux groupes sont furieux contre le parti républicain « mainstream », mais seul le camp de Paul a élargi cette colère au gouvernement de manière générale.

Les incohérences structurelles

Tels sont les problèmes philosophiques. Il y a des problèmes structurels évidents en politique qui conduisent tous les candidats politiques vers le centre afin de maximiser les votes. C’est toujours pareil. Ils comptent sur leur base pour se montrer et voter pour eux, bien qu’à contrecœur. C’est l’électeur du centre qui attire leur attention. C’est pourquoi tous les candidats ont tendance à devenir centristes après les primaires – et aussi pour obtenir les financements des corporatistes alliés à chacun des partis.

Le plus grave problème survient lorsqu’ils sont aux affaires. Les problèmes sérieux commencent. Ils ont la pression de leurs nouveaux collègues, des élites du parti, des intérêts financiers, des médias, du système entier dont ils font désormais partie. Vont-ils se faire ennemis de ce système, ou vont-ils travailler au sein du système afin de le réformer, et pas seulement pour un mandat mais pour plusieurs ? Faire du bon boulot signifiera faire partie de la structure, faire du mauvais boulot signifiera être un ennemi du système qu’ils serviront désormais.

Quel choix feront-ils ? Le même choix que tout le monde fait une fois en poste (Ron Paul étant l’exception unique dans toute l’histoire de l’humanité), c’est pour cette raison que les politiciens « révolutionnaires» siégeant alors trahiront ceux qui les ont mis en place au pouvoir. Cela est réglé comme un mécanisme d’horloge, comme le jour laisse place à la nuit.

Pour éviter un mal plus grand ?

Quelques bonnes choses peuvent encore résulter de ce vote, pour l’unique raison que les anciens militants, une fois élus, peuvent résister à des politiques vraiment mauvaises. Le nouveau Congrès qui s’est mis en place après l’élection de 1994 a sans doute freiné les ambitions de l’administration Clinton pour un temps. Mais éviter un plus grand mal n’est pas la même chose que faire du bien. Nous pouvons affirmer avec confiance que, toutes choses étant égales par ailleurs, même le meilleur résultat électoral ne conduira pas à des réductions réelles du pouvoir de l’Etat sur nos vies.

Cela ne signifie pas que tout est vain. Ce qui va changer les perspectives pour la liberté dans ce pays c’est une prise de conscience à l’échelle de la société de l’importance de la liberté et du rôle de l’État dans la démolition de cette liberté et de la civilisation elle-même.

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